Pharmacopée n°18

Une lecture m’habite, me déroute et me convertit sans cesse. Je viens de lire le Soûtra du Diamant. Un refrain revient sans cesse, une logique paradoxale jalonne le discours du Bouddha : « X n’est pas X, par conséquent, je l’appelle X. » Rarement, énoncé m’a autant aidé. Je l’emploie partout et toujours dans mon quotidien, enfin j’essaie. « Ma femme n’est pas ma femme c’est pourquoi je l’appelle ma femme. », « mes enfants ne sont pas mes enfants, c’est pourquoi je les appelle mes enfants. ». Le Bouddha invite à dégommer toutes les étiquettes. Ma femme n’est pas ma femme. Elle est beaucoup plus riche, beaucoup plus dense, beaucoup plus unique, beaucoup plus insolite que ce que j’en perçois. Et ainsi en va-t-il pour mes enfants, pour mes amis, pour la réalité, bref, pour le monde.

Nos étiquettes figent le réel, le rétrécissent, le tuent. Mais lutter contre les étiquettes est encore une posture, une fixation. Le Tathagata invite à aller plus loin. Le cœur libre peut utiliser les étiquettes et appeler un chat un chat. Du moment que je sais que ma femme n’est pas ma femme et que jamais je ne pourrai la saisir dans des concepts, je peux librement, avec légèreté, l’appeler ma femme.

Le malheur, c’est de se fixer dans les étiquettes, se figer dans ce qu’on a été et dans ce qu’on est. Ainsi, aujourd’hui, je me suis dit « Alexandre n’est pas Alexandre. L’Alexandre d’hier n’est déjà plus. Celui qui est fatigué en ce moment mourra dans la journée pour naître nouveau. » La non fixation, c’est peut-être de laisser mourir ce  moi fatigué, humilié, content parfois, gratifié et heureux souvent. La non fixation, c’est se laisser vivre plutôt que vivre.

14 Comments on “Pharmacopée n°18”

  1. Sur ce thème j’ai en tête une formule zen « Si tu vois le Bouddha tue le Bouddha ». Je la cite souvent. C’est un peu la formule inversée de celle de cette pharmacopée. Si tu crois saisir l’essence du Bouddha tu te trompes et donc ce n’est pas le Bouddha que tu vois mais le fruit de ta vision limitée des choses donc tu peux « tuer » le Bouddha.

    1. De nombreux philosophes se sont posé ce questionnement, Pascal, Guitton….Amin Malouf (dans identitées meurtrières) Personnellement, je crois que la définition du soi n’à pas de sens autrement que comme participant à la réalisation de l’Essence, « le fleuve m’emporte mais je suis ce fleuve… ». Dans « le Philosophe nu » comme chez les Molistes et plus précisément chez Theillard, il faut penser l’unité. La fraternité des hommes est la richesse de l’unité. La vrai définition de l’homme n’est donc pas qui il est mais quel est son role dans le chemin vers l’Unité. J’ai dit.
      Bertrand

  2. En repensant à la formule « Si tu vois le Bouddha tue le Bouddha » je me rends compte que je ne l’approuve pas complètement. Je ne l’approuve qu’à moitié. De même que « X n’est pa X donc je l’appelle X »… D’une part il est certain que ma vision de X est faussée du fait que je ne vois qu’une partie de la réalité, mais d’un autre côté si X n’est pas X, X n’est pas plus que ce qu’il est… X est forcément un être limité dans le temps et dans l’espace. Un être mortel quoi… Donc quelque part X n’est pas X , mais X est X quand même… Conclusion, au travail avec l’aide de la philosophie pour apprendre à se connaître, un peu mieux…

  3. Dans la vivacité et l’impermanence de la vie, l’homme est un être perpétuellement changeant. Plus que de dire « je suis », il est mieux de dire « j’ai à être ». A l’intérieur de soi, une multiplicité d’autres que soi s’agitent et évoluent.
    Pour sortir de la prison des normes, des codes normatifs (la fixation tout comme la non-fixation), il faudrait se positionner dans une dynamique intérieure et laisser advenir l’inconnu, le merveilleux, le stupéfiant, l’inattendu que me livrent l’autre et le monde. Ce mouvement, ce dépassement font grandir mon identité – celle qui est permanente, invariable – vers une autre en moi multiple et changeante.
    Mais c’est aussi un mouvement vers l’altérité. Car en accueillant ces autres moi-même en soi (le soi-même comme un autre de paul Ricoeur) on est dans la connaissance, la reconnaissance, la compréhension, la générosité et l’on peut donner du sens au monde, à X et à soi-même. Bref, dans la joie !

  4. A la lecture de cette pharmacopée me fait penser au  » je est un autre » et l’inverse? l’autre est il moi?
    Biensur, se réduire à une image fixée de l’autre et de soi n’a pas de sens, c’est se condamner à un cloisonnement de la pensée. Néanmoins, l’origine des langues des mots, concepts témoignent du désir de communiquer, loin d’une démarche figée. Désigner n’est pas définir.

  5. Khalil Gibran nous avertit: » vos enfants ne sont pas vos enfants » Ce sont des âmes qui nous ont réclamé notre corps pour obtenir la vie Nos conjoints, enfants, amis sont tous des âmes libres qui ont accepté de faire un brin de chemin en notre compagnie…un moment.Tout est en perpétuel remaniement et ,chacun, est susceptible de se transformer, aux fil des épreuves de la vie, tant que ,certains ,finissent par ne plus être compatibles les uns avec les autres. Il s’agit ,d’en rester conscients et d’accepter cet état de fait.
    Personne n’est un livre ouvert pour personne et Mme Eliette Abécassis reconnaît- dans son dernier ouvrage-  » qu’une femme ne connaît bien un homme-même après de longues années de vie commune- qu’au moment du divorce  » (où il se dévoile tel qu’il est vraiment)
    C’est pour cela qu’un des préceptes de Bouddha est d’éviter de s’attacher démesurément aux êtres et aux choses qui n’offrent jamais de certitudes absolues.La seule chose de raisonnable est d’accepter ce qui est à chaque instant quand on n’y peut rien changer.

  6. « Je est hors-je; je suis où je passe. », voilà mon dernier koan. Il semble, plus profondément que la déconstruction de Dérida, , qu’il faille sans cesse dés identifier ce que notre esprit identifie, non pas pour ne plus jamais rien savoir, mais pour rappeler que nous ne connaissons qu’incomplétement, provisoirement et sous le sceau d’une illusion d’optique ou de point de vue.

    La représentation n’est pas la présence complète de l’être ou de la chose, juste un indice. Comme le dit à peu près le proverbe chinois, le fou regarde l’indice, le sage regarde la lune.

  7. euh Tydbo , je n’ai rien compris
    vous pouvez être un peu plus clair ?
    ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire ……clairement

  8. Pour moi l’interprétation de cet aphorisme n’est pas évidente.
    ( Je précise que je suis moi-même philosophe amateur, ainsi qu’ apprenti sorcier en pharmacopée de l’âme et autres potions, et quasi normal )
    Dans l’interprétation donnée ici, la notion de ‘Représentation’ ( cf. par exemple Shopenhauer/la Maya pour rester dans l’indouisme) est présente, mon problème est que l’on ne peut surtout lier cette notion qu’à la prémisse : « X n’est pas X ».
    Je pense que cet aphorisme ne contient en fait pas UNE mais TROIS dimensions : ( la 3D quoi ! )
    – 1) Représentation
    – 2) Absurdité
    – 3) Acceptation
    Et de ce pas, je m’en vais tout droit le démontrer de manière mathématique :
    « Le Boudha n’est pas le Boudha, c’est pourquoi je l’appelle le Boudha. »
    Apparait dans le ‘Petit traité de l’abandon’ à partir de la page 18.
    Ensuite on nous sert ça à toutes les sauces, ma femme, mon chien, le placard, ce truc m’a pris le chou , pour moi l’interprétation n’est pas claire ou incomplète.
    L’interprétation donnée ne semble pas suffisamment tenir compte que du point de vue de la Logique cet aphorisme/ syllogisme apparaît volontairement comme un sophisme.
    Plus précisément le connecteur logique ‘c’est pourquoi’ qui représente la nécessité, entre la prémisse et la conclusion est volontairement et sans ambiguïté NON LOGIQUE par rapport au sens commun de la prémisse /de la conclusion : de là je tire que l’aphorisme est volontairement ABSURDE.

    En récitant cet aphorisme, et particulièrement en prononçant le « j’appelle », par le discours je réalise une action d’ACCEPTATION de cette ABSURDITE.
    De plus c’est du Boudha qu’il s’agit, pas de mon chien ou du placard.
    J’en conclue que cet aphorisme représente non seulement la notion de Représentation mais aussi une Acceptation de l’Absurdité du Monde, que l’on pourrait par exemple rapprocher de l’aphorisme chrétien :
    « Credo quia absurdum. » de St Augustin (encore lui).
    Donc moi je traduis :
    Boudha n’est pas Boudha, c’est pourquoi je l’appelle Boudha = Le Monde est ma représentation + Credo quia absurdum.

    Un fidèle lecteur (attentif).

    1. Fadaise et billevesée, je suis dans l’erreur comme toujours. L’erreur est nécessaire à l’apprentissage dit le philosophe.

      Ce n’est pas un aphorisme, c’est un mantra.

      Un aphorisme est une formule frappante qui saisit un concept.
      Un mantra est une phrase sacrée à laquelle on attribue un pouvoir spirituel, dit mon encyclopédie. J’ajouterais qu’il faut en plus la prononcer pour qu’elle agisse.

      Le Boudha n’est pas le Boudha, c’est pourquoi je l’appelle le Boudha.

      Le simple fait de la prononcer semble agir sur notre esprit, apporter une compréhension intuitive. La phrase est pourtant incorrecte sémantiquement, pourquoi donc a-t-elle néanmoins une signification ?

      Le langage est utilisé ici d’une manière particulière. Cette phrase n’est pas une assertion ordinaire, sa fin n’est pas d’énoncer un fait, mais de produire sur nous un effet lorsqu’on la prononce.

      J’essaie de décortiquer cette magie indienne :
      – 1) La prémisse « Boudha n’est pas Boudha » : est logiquement fausse.
      – 2) Le syllogisme « Boudha n’est pas Boudha , [C’EST POURQUOI] je l’appelle Boudha est sémantiquement faux

      Je pense avoir peut-être trouvé une partie du mécanisme :
      1) Dans « je l’appelle Boudha » Premièrement je suis impliqué en tant que sujet (JE), le mantra n’est pas [ON] l’appelle Boudha mais [JE] l’appelle Boudha. Je suis SUJET.
      2) Deuxièmement c’est un cas particulier de l’utilisation du langage, ou lorsque l’on prononce la proposition « Je l’appelle » on réalise en même temps, à la fois, une action. Par exemple « Le Roi est mort, Vive le Roi », en prononçant cette phrase j’intronise le Roi, ce n’est pas une simple assertion, c’est aussi et avant tout une ACTION.
      3) Mon problème était le connecteur logique [C’EST POURQUOI] Il me semble que son but n’est pas d’insérer une logique mais une temporalité, plus précisément un séquencement. L’esprit humain ne peut dissocier le principe de causalité du principe de temporalité : la cause devant nécessairement précéder la conséquence. Le [C’EST POURQUOI] n’est pas ici comme fonction logique mais comme indice de séquencement : dans un premier temps je dis « Boudha n’est pas Boudha », ensuite dans un second temps je dis « je l’appelle Boudha » : je me corrige. Il y a un MOUVEMENT.
      4) En fait, il ne s’agit pas d’un syllogisme. L’ensemble semble produire une action et un mouvement qui accompagne l’action et le mouvement et ainsi TRANSFORME l’ESPRIT. Si on répète le mantra, on a un effet de boucle. Si je pousse le bouchon un peu loin, on pourrait y voir la roue de la destruction suivi de la reconstruction.
      5) D’un point de vue sémantique, il est bien question de représentation, introduit par le sens du verbe « appeler » : en appelant je reconnais et par conséquent je comprends. Toute compréhension est une représentation

      Il s’agit donc d’un particulier d’utilisation langage qui doit nous amener à une connaissance intuitive, transcendantale, une transformation de notre esprit.

      Je connais un autre cas similaire, j’ai lu ça dans un numéro spécial de LePoint ‘SAGESSES DE L’INDE’
      Boudha existe-t-il de son vivant ? On en peut le dire.
      Boudha n’existe-t-il pas ? On ne peut le dire.
      Ou bien les deux à la fois ? Ou bien ni l’un ni l’autre ? On ne peut le dire.

      Mon Bled de philo dit que pour la représentation, il faut voir Bergson, Le rire. Si j’ai bien compris le Bled, nos représentation du monde ne sont construite que pour agir sur le monde et nous cache le monde(en soi).

      QUE DE COMPLICATIONS !!!
      qui éloignent finalement du sens et du cœur et qu’apporte DIRECTEMENT le mantra.

  9. Pingback: casquette supreme

  10. Il me semble quand le Bouddha dit que c’est parce que quelque chose n’est pas, que nous avons besoin de dire que cela est quelque chose, provient du fait que nous sommes poussés par des pulsions, perceptions, sensations, interprétations, limitées à elles mêmes, uniquement capables de saisir ce qui peut être perçu, senti, interprété, avec la grande difficulté d’envisager ce qui est, tel que cela est.

    Si nous cessions toutes formes d’interprétations, issues des perceptions, des sensations, nous faisant chacun interpréter les choses différemment, devant le même objet… si nous nous arrêtions simplement à la perception/sensation, sans interprétation, nous prendrions conscience, que ceci n’est pas cela tel que nous l’interprétions, mais que ceci est cela.
    Ainsi, nous pourrions nous éveiller à ce qui est, déjà, préalablement…

    Cependant, à partir de nos perceptions, sensations, il nous faut interpréter les choses et cela se fait sous la forme de préférences, qui progressivement se cristallisent sous la forme de concepts, forcément dualistes, dont nous choisissons le coté préféré. La vie plutôt que la mort, l’amour plutôt que la haine, la lumière plutôt que l’obscurité…

    Mais si nous ne fonctionnions pas de manière duelle, le besoin existentiel de comparer les choses n’apparaîtrait pas.
    Il faut considérer que quelque chose n’existe pas pour pouvoir considérer qu’il existe et réciproquement.
    Le concept rien n’existe qu’en fonction du concept de quelque chose.
    C’est pourquoi, tant que nous sommes limités à la dualité, nous considérons que X n’étant pas X, nous devons l’appeler X.

    Mais, heureusement, il nous est possible nous libérer de la dualité, de ne plus en être dépendant.
    Il est nous est possible de réaliser l’unité des contradictions, de nous réconcilier avec la Totalité.
    Nous réconcilier avec l’antagonisme mortifère de la permanence et de l’impermanence.

    Bonne méditation!!

    Merci Alexandre pour ce « sujet », le Sutra du diamant, c’est top!!!!

  11. Pingback: El Sutra del diamante | yogaḥ alācant

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