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Essai

La force du faible
Alexandre Jollien a
subi - disons-le ainsi - un accident de naissance. Strangulé par
son cordon ombilical, il a brièvement mais trop longuement
rencontré la mort dans ces minutes inaugurales consacrées
d'habitude à l'épiphanie de la vie. L'oxygène ayant manqué au
cerveau, il porte en lui, avec lui, dans le creux de sa matière
grise, la trace du souffle de la mort qui, jour après jour, dans
le détail, se manifeste dans une démarche, une élocution et des
gestes qui ne ressemblent pas à ceux des autres. Pas plus que son
intelligence, d'ailleurs, ne ressemble à celle des autres:
affûtée, pointue, vive, exercée, habile, et pour cause, elle
soulève le moindre signe sous la pierre et décode le plus petit
souffle de sens là où il se trouve. Débordant un corps répondant
plus lentement aux sollicitations du monde, Alexandre Jollien
déploie une pensée claire, lucide et voyante.
Ce jeune voleur de feu aux membres gourds propose un nietzschéisme
qui, sans en avoir l'air, surclasse les lectures fautives de ceux
qui clament haut et fort leur refus du philosophe à l'aigle (pour
la clairvoyance du regard) et au serpent (pour le ventre au
contact de la terre, du réel et du monde). Loin du nietzschéisme
caricaturé en philosophie de la brutalité, de l'immoralité et
l'inhumanité, Alexandre Jollien affirme un nietzschéisme de la
douceur, de la morale et de l'humanité - des vertus partout
présentes chez le penseur allemand. Douceur qui appelle la force
et, donc, refuse la violence; morale qui surclasse la moraline au
nom d'une Ethique plus exigeante; humanité qui dépasse l'humanisme
des bonnes intentions au nom au profit d'une autre considération
des hommes. Car Nietzsche inaugure en philosophie le projet de
rompre avec la haine de la vie infusée par le judéo-christianisme
dans notre Occident fatigué. Et Alexandre Jollien, qui plus que
tout autre pourrait en vouloir à la vie, ne pas l'aimer et se
réfugier dans les vertus qui rapetissent, ne cesse de transfigurer
son hapax existentiel - cette occurrence corporelle à partir de
laquelle s'agence toute une vie - en occasion de paix, de sérénité
et de joie. Dans ce Métier d'homme, l 'écriture transfigure
la douleur en or pur d'une confession, au sens augustinien, puis
elle contribue à l'événement d'une parole libre, singulière,
subjective, donc universelle. Loin d'être haïssable, le Je devient
ici la matière du monde et le moyen d'un salut païen.
Alexandre transforme cette faiblesse dite par les autres en une
force formulée par lui. retournant comme un gant le regard du
tiers, dur souvent, méprisant parfois, négateur fréquemment,
faussement oublieux ou vainement compassionnel, il porte un regard
sur le réel qui contraint les plus arrogants à renoncer à leur
morgue. Oeil de chirurgien, d'anatomiste, oeil d'entomologiste et
de légiste, oeil de moraliste - celui des grands fauves de la
psychologie au format de Chamfort -, oeil de fort qui s'appuie sur
la faiblesse pour transfigurer cette géographie des abîmes en cime
où se retrouve Zarathoustra cheminant dans l'azur, l'oeil
d'Alexandre Jollien dispose d'une authentique pupille du
philosophe.
Il affirme l'inanité du dualisme platonicien: il n'y a pas de
corps (détestable) d'un côté et l'âme (vénérable) de l'autre, car
le corps, c'est l'âme - l'âme, c'est le corps. Sa philosophie
procède donc de cette idiosyncrasie personnelle, subjective:
confession d'un corps, autobiographie de toute pensée, aveux d'une
chair, écriture de soi avec son sang. On n'échappe pas au
généalogies corporelles ... Je pense ce que je suis et rien
d'autre ne paraît possible, pensable ou envisageable. Et ce que je
suis fournit ensuite matière à ce que je pense. Cogito existentiel
imparable et irréfutable, matière première de toute entreprise
philosophique.
Ce livre court, dense, maigre (pas d'artifices de style ou
d'écriture, le geste même d'écrire lui est pénible) - debussyste
pourrait ton dire -, formule un genre de version post-moderne du
stoïcisme. Un genre de sur-stoïcisme - s'il fallait parler en
terme nitzschéens - dont les caractères sont : une absence de
haine (de soi, des autres et du monde); pas de traces de
ressentiment (contre qui ou quoi que ce soit); nulle colère
(contre Dieu, le destin, la fatalité, la médecine ou le sort);
mais une immense, une incroyable adhésion à la vie, une
coïncidence viscérale avec ce qui est : la malédiction d'une
faiblesse infligée devient la chance d'une force crée. Alexandre
Jollien donne ici la formule inaugurale d'un genre de relecture
des sagesses du Portique.ne
Michel Onfray
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métier d'homme"
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