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Chronique dans l’Humanité :
 

 11 Octobre 2002 - TRIBUNE LIBRE

L'invité de la semaine,
Alexandre Jollien,
Ecrivain, philosophe (*)

Et Socrate sauva la vie d'un anormal...

Il y eut un cordon ombilical mal positionné et je suis né, handicapé. La vie s'est annoncée sous le signe d'un combat pour l'existence, d'une lutte contre la mort. Placé très vite dans un centre spécialisé, le petit être, secondé par une armée de thérapeutes, s'est employé à gommer le handicap, à effacer la tare pour tenter de devenir comme les autres, pour rentrer fièrement dans la norme. Les efforts se multiplièrent. En vain. La mission demeurait à jamais impossible. Je ne suis pas né normal, je ne le suis pas devenu. Devant l'impuissance et la douleur, une phrase a retenti, s'est faite insistante, pour s'imposer enfin avec force. " Connais-toi toi-même ! " Dès lors l'infirmité a perdu de son poids sans pourtant que le combat cesse. La lutte s'est poursuivie et a envahi bientôt le terrain tortueux de l'esprit. Avec gourmandise, je me suis jeté sur les Platon, les Pascal, les Nietzsche avec, pour seule clé de lecture, celle-ci : ne retenir que ce qui est utile à la vie, ce qui élève.

Georg Christoph Lichtenberg dit un jour : " L'Américain qui le premier a découvert Christophe Colomb a fait une fâcheuse découverte. " La mienne fut délicieuse. Délivré de mon institution pour personnes que la société décrète anormales, je me suis livré à une recherche que je poursuis encore aujourd'hui. Pendant dix-sept ans, j'avais vécu en vase clos, et il me tardait de connaître l'extérieur, de côtoyer les êtres normaux. · ce jour, je n'ai pas trouvé le spécimen. · la bonne heure. L'être humain étonne, fascine, émerveille. Jamais il ne se laisse enfermer dans des étiquettes. Toujours, il demeure délicieusement anormal.

La différence semble bien caractériser l'homme. On la trouve à la source de mille découvertes, de bien d'inventions. Chaque existence innove, emprunte un chemin que nul pas n'a jamais foulé. Pourtant, être différent sous le regard d'autrui reste un poids pour beaucoup. Comment prendre en charge la différence, comment l'assumer au quotidien ? · l'heure où pèse une démagogie de la différence qui exige qu'on dissimule toute distinction ou qu'on l'affiche, au contraire, avec un pathos épais, peut-on encore vivre une singularité ?

Marie de Gournay, première éditrice de Montaigne, résumait le vaste programme entrepris par l'auteur gascon par ce mot d'ordre sans cesse actuel : désenseigner la bêtise. N'est-ce pas l'acte suprême de la subversion ? Dynamiter les préjugés. S'opposer à l'équation qui postule que chaque marginal est un malheureux, un fardeau.

Socrate m'a formé. Boèce, du fond de sa geôle, m'a enseigné que la culture nous maintient debout dans l'adversité, Nietzsche m'a montré la nécessité de la lutte. Jérôme, le paralysé, le compagnon d'infortune, m'a tout appris. Tandis que la vie désertait par petites étapes cet être bien-aimé, un sourire errait sur le visage crispé par la douleur. Avec violence, le paralysé qui avait accompagné mon enfance me léguait une redoutable exigence : jubiler devant l'existence, tirer profit de tout, et cela avec joie.

Assumer sa différence, vivre pleinement sa singularité, requiert donc un changement radical, une conversion du regard. Le paumé, le handicapé, le clochard peuvent devenir, pour l'oeil avisé, des maîtres. Ils enseignent l'humain, ce qui le fonde et lui confère prix et valeur, ce qui nous fait tous semblables devant la différence.

(1) Vient de publier le Métier d'homme. Ed. du Seuil, octobre 2002.

Le bonheur en 6 1/2 étapes ?

· l'heure où l'on commence à célébrer en grandes pompes Alexandre Dumas, j'ai parcouru quelques-unes de ses pages pour tomber sur ce constat un brin assommant : " Comment se fait-il que les enfants étant si intelligents, la plupart des hommes soient si bêtes ? Ça doit tenir à l'éducation. " J'aime son " la plupart ", qui vient non sans ironie nuancer le coup de massue assené par le père du Comte de Monte Cristo.

L'être humain dans son rapport au monde répertorie, classe, trie, sélectionne les informations utiles à son épanouissement, à son évolution , dirait le vieux Darwin. D'abord, il y a l'apprentissage, celui de la déglutition, de l'équilibre, puis l'enfant commence avec force péripéties sa carrière de bipède. L'école prend le relais, elle dispense les rudiments du savoir et jette les bases de ce qui deviendra plus tard une culture. Pour ma part, j'ai consacré les premières années de vie à tenter de répondre à de pressantes questions nées d'un environnement peu clément. Dans cette quête insolite, je me sentais soutenu, épaulé par mes camarades d'infortunes. Parmi mes compagnons d'épreuves, je pouvais allégrement compter sur un nain, un boiteux, une muette - fort peu discrète au demeurant -, un simplet et autres " chatouillés du cerveau ". Ensemble nous tentions d'assumer l'existence, nous nous formions, essayions de répondre au caractère tragique de notre condition. Voilà l'ultime devoir, voilà l'intuition viscérale qui animait les " handicapés " du foyer. L'école était celle de l'existence. Nos maîtres, ceux qui parvenaient à arracher à cette condition le plus de joie. Non pas la joie de fin de soirées, non pas l'hilarité qui pèse dans les merguez parties, mais une joie authentique qui parvient à percer les souffrances, demeurait intacte, indemne au cour du tourment. Long travail ! Cependant, tout nous invitait à nous lancer dans ce joyeux combat. Nos manques, nos faiblesses appelaient le remède de toutes leurs " forces ". Le tragique était là, nous aussi. Entre deux, il s'agirait de bâtir.

Aujourd'hui, lorsque j'arpente les librairies, les titres de certains rayonnages me consternent : Réussir sa vie, le Bonheur en dix étapes, Comment s'épanouir, être bien avec soi. Toujours cette volonté de tout maîtriser. Stupides recettes prétentieuses qui veulent refuser le tragique. Elles oublient que le nier c'est le faire revenir au galop. La formation, l'éducation ne consistent-elles pas plutôt à nous préparer, à développer ressources et ingéniosité pour livrer combat et construire sur un sol que l'on sait fragile ?

Parfois la vie blesse, ouvre des plaies. Dès lors, la crainte, les blessures accumulées interdisent de rester sobre et léger à l'endroit de ce qui nous échappe. Les habitudes opèrent, la méfiance sévit. Peut-être la véritable audace en ce cas exige-t-elle de se redéformer ? Tout commence à l'école, veillons pour que tout ne s'y termine pas. Nouveau casse-tête pour Luc Ferry !

(1) Vient de publier le Métier d'homme, Ed. du Seuil, octobre 2002.

Algodicée

Derrière ce mot pompeux se cache un véritable défi pour l'individu. Algodicée signifie la connaissance à travers la souffrance, la connaissance par la souffrance. Elle exige de l'homme de tirer profit de tout, même de la douleur, même des tourments. Tâche difficile, redoutable, on ne peut cependant pas faire l'impasse de la question. Tôt ou tard elle arrive, s'impose. Notre rapport au monde se bâtit avec elle, contre elle. Compagne ou adversaire, elle est présente. Parler de la souffrance ne va pas sans craintes et tremblements. Car rien de pire qu'une souffrance vécue au jour le jour, qu'une solitude subie au fil des ans. Pourtant, le joyeux combat que représente l'existence doit proposer une réponse, ne pas abdiquer devant la question du mal. Comment l'assumer, comment composer avec ce visiteur inopportun ? Là encore, nulle recette, aucune réponse toute faite. Je dois vivre chaque heure avec elle. En veillant. La souffrance bien souvent aigrit, rétrécit. Bientôt, c'est la vie entière que je hais à cause d'elle.

La philosophie grecque se veut pratique. Elle est un art de vivre, une manière d'être déclinée au quotidien. La vie pour le philosophe grec est un terrain d'exercice où l'homme se crée chaque jour. Saint Augustin disait : " Avance sur ta route car elle n'existe que par ta marche. " Et Nietzsche de rajouter : Sois " un voyageur sans bagage ". Remarques éminemment pertinentes lorsqu'on examine le drame existentiel de la souffrance. être sans bagage, c'est devenir léger, ne pas se laisser alourdir par les coups du sort, rester léger, fragile, vulnérable à l'endroit de ce qui blesse, ne pas chercher à se protéger contre tout. Car bien souvent la protection, le bouclier que nous forgeons de nos mains meurtries nous coupe de la réalité, nous isole. Les remèdes que nous opposons au mal s'avèrent souvent plus nuisibles que le mal lui-même.

Ma démarche chaloupée, mes gestes amples et brusques attirent souvent l'attention du badaud désœuvré. Dès lors les yeux se font moqueurs, quelques doigts se pointent. La tentation est grande de s'isoler, de fuir, de me blinder contre ces regards. Pourtant la sensibilité qui me fait souffrir me donne aussi accès à des réalités délicieuses : grâce à elle, je savoure les plaisirs de la rencontre. · cause d'elle je souffre des jugements réducteurs.

La légèreté, seule arme à opposer aux blessures requiert une audace de chaque instant. Devenir léger, c'est lutter contre ce qui aigrit, pressentir que la révolte enferme, isole et sécrète bientôt la haine de soi. Qui adopte la légèreté accepte le sort après avoir tout tenté pour éradiquer son ombre. Ce miracle s'accomplit parfois chez tel vieillard qui contre vents et marrées poursuit son combat joyeux en débit des adversités. On la trouve sur tel enfant meurtri qui au cour des difficultés devine combien les rencontres sont précieuses. Car l'algodicée, quintessence de la légèreté, réclame ce va-et-vient entre moi et l'autre. Rien de pire qu'une souffrance subie dans la solitude. Notre devoir : lutter ensemble contre ce qui blesse pour poursuivre notre joyeux combat.

(1) Il vient de publier le Métier d'homme, éd. du Seuil, octobre 2002.

Mon passage en prison

Un E-mail en style télégraphique m'invite pour une conférence dans une prison. La demande est insolite. J'y réponds avec quelques appréhensions.

La porte s'ouvre. On me dépouille de mon portable, de ma veste et devant moi un univers s'ouvre. Mise en garde de la surveillante. Malaise général, puis un flot de femmes entre dans la pièce. Je les dévisage. Le spectacle est inouï. Une dealer dresse mon portrait, puis je parle. En face de moi une phrase de mon livre : " Je ne suis pas fier d'être handicapé mais je suis fier d'être un homme avec des droits et des devoirs. " Une autre répond à la citation : " Je ne suis pas fière d'être en prison mais je suis fière des expériences qu'elle m'apporte. " Je reprends mes esprits et poursuis. Les inconnues qui avaient suscité en moi la crainte, les taulardes que l'on avait enfermées pour quelque crime, devenaient des sourds en humanité. Une Thaïlandaise condamnée pour escroquerie a tôt fait de lancer la phrase qui tue : " On subit la même chose, mais toi tu ne l'as pas choisi. " Le débat est lancé. La taularde et le handicapé ne subissent-ils pas la même épreuve ? Dans les deux cas le regard pèse, les étiquettes enferment. Devant chacune de ces femmes ne me suis-je pas posé la question : " Qu'a-t-elle fait ? " De ces individus, meurtris, blessés, n'ai-je pas retenu qu'un crime ? Réduisant l'être qui me faisait face à un délit. Combien de fois ai-je fustigé semblable attitude à mon endroit ?

Toutes reconnaissent leur tort mais s'indignent de devoir porter l'étiquette toute leur vie. Un esclandre interrompt l'échange. Deux gardiennes emmènent une vieille dame qui me traite de " sale psychologue américain ". Puis l'échange continue, à bâtons rompus. Il faut retenir le plus de ce moment. Vite on aborde l'essentiel sans masque, sans fard. Les pleurs viennent allonger les confessions. Les langues se délient. Les clans se manifestent. La tension monte. Je relate l'histoire de Boèce. Ce philosophe romain accusé de trahison à qui je consacre ma thèse, vient apaiser l'auditoire. Boèce rappelle, du fond de sa geôle, que la vraie liberté est intérieure. Dans sa Consolation de la philosophie, il invite avec force à placer notre bonheur dans les choses qui ne peuvent être ravies. L'épreuve devient une occasion pour progresser. Le handicap, l'emprisonnement, la souffrance qui en soi sont mauvais, peuvent devenir le terreau sur lequel une liberté peut se construire. La prisonnière comme le handicapé condense les difficultés de notre condition mais montre aussi que chacun se dirige vers le même but : assumer l'existence.

Je ressors de prison. Je vois le ciel. Une amie m'attend. Je ne reverrai sans doute jamais les pensionnaires. Mais l'échange que j'y ai eu m'a transformé. J'y ai découvert une humanité profonde, fragile, qui me rejoint dans tout ce que j'ai de plus précieux. Jamais plus je ne regarderai une taularde de la même façon.

(*) Vient de publier le Métier d'homme, Editions du Seuil, octobre 2002.

Chirac t'a appelé ? Vous n'en voulez pas à Dieu ?

" Chirac t'a appelé ? "

" Excuse-moi, je ne suis pas sûr d'avoir compris ! "

Voilà ma surprise devant l'étonnante interrogation qui jaillit d'un joyeux attroupement d'enfants. Ce jour-là, je dois parler de la différence à des jeunes français de 10-11 ans. Devant le handicapé, les doigts se lèvent, les questions fusent. " Chirac t'a appelé ? " me lance un garçon avec un air de malice et de défi. Devant ma perplexité, l'enfant poursuit : " Tu nous as parlé du handicap, j'ai compris que chaque être humain est unique et qu'il faut respecter les marginaux, les Noirs, tous les êtres différents comme tu as dit souvent. J'ai compris mais les autres Français rigoleront peut-être comme moi avant. Pourquoi Chirac ne t'inviterait pas à parler dans les écoles ? "

Au-delà de l'anecdote, l'écolier avait vu juste. Le philosophe en herbe qui me mettait à l'épreuve avait perçu la dimension sociale de l'altérité. Je suis handicapé physique mais je souffre d'un autre handicap, une infirmité sociale pourrait-on dire : être handicapé sous le regard de l'autre. · l'institut spécialisé, parmi mes camarades marginaux, je ne me sentais nullement handicapé. Certes, j'éprouvais quelques difficultés dans le maniement d'une brosse à dents, boutonner un pantalon représentait une tâche qui occupait bien un joli quart d'heure. Cependant, j'ai pris conscience de mon handicap, je me suis réalisé handicapé lorsque le regard d'autrui m'a constitué comme tel. Le regard d'autrui, voilà un problème social. Je ne voudrais pas grossir les rangs des détracteurs de la société. La société est une entité complexe. Nous n'avons accès qu'aux individus. Le petit enfant en évoquant le président de la République avait remarquablement deviné, pressenti le défi. Chaque année, des générations se forment à la civilité, à la culture, aux mathématiques, à la littérature. Pourquoi ne pas intégrer dans ce vaste programme des valeurs humanistes, au sens premier du terme ? Pourquoi ne pas sensibiliser les futurs citoyens à l'altérité, à la différence ? Et ouvrer ainsi à une ouverture d'esprit, une tolérance doublée d'un esprit critique. Karl Jaspers affirmait que les enfants et les malades mentaux sont philosophes. Et en effet les questions que je récoltais ce jour-là donnaient raison à l'auteur allemand.

Un autre me demanda sans détours si j'en voulais à Dieu. Peu d'adultes posent aussi clairement le problème du ressentiment. Si mon passé m'avait amené à retenir des enfants leurs moqueries, cette rencontre m'apprenait leur innocence, leur authenticité. Instruits de la douleur des railleries, mes petits écoliers s'en retournaient fiers de leur acquis, fiers de savoir. L'école touche tout le monde. Cette lumineuse expérience m'invite à tout mettre en ouvre pour démocratiser cette ouverture d'esprit. Au moment d'achever cette chronique, j'ai à cour de remercier l'Humanité qui m'a ouvert ces colonnes. Peut-être que Chirac ne m'appellera jamais. Je sais néanmoins que la responsabilité est collective. Les journalistes peuvent beaucoup eux aussi. Chaque individu doit travailler à ce projet qu'appelait de tous ses voeux Nietzsche : " Nuire à la bêtise. "

(*) Vient de publier le Métier d'homme, Ed. du Seuil 2002.

 
 
 
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