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Vers un amour de
soi ?
Voici peu, le hasard
m’a installé devant une émission qui abordait la problématique de
la haine du corps. Bien sûr, pour étayer le débat, le réalisateur
avait réuni sur le plateau une personne obèse, une jeune femme qui
avait un très long nez. Bref, tous les invités partageaient une
volonté frénétique de transformer leur physique en se
« relookant ». C’est alors qu’une page de l’Ethique, de
Spinoza m’est revenue à l’esprit. La proposition 29 de la
troisième partie de l’Ethique affirme effectivement que
« le Mépris de soi consiste à avoir de soi-même, par Tristesse,
une moins bonne opinion qu’il n’est juste. ». Je perçois dès lors
qu’au-delà de la trivialité, tout réside précisément dans le
regard que l’on nourrit sur soi. L’individu qui peine à
s’apprécier se ruera sans doute vers l’autre pour glaner quelques
approbations, le réconfort qu’il ne trouve pas en lui. Ainsi peut
œuvrer en nous une dialectique de la compensation, moteur aveugle,
qui nous enjoint de fuir le réel au nom d’un idéal supposé
meilleur, idyllique, sans ombre. Mais le rêve et la réalité ne
font pas toujours bon ménage. Quand nos attentes nous lancent dans
une course effrénée qui interdit à jamais la satisfaction et le
repos, elles nous épuisent.
C’est ainsi que Spinoza peut nous éclairer en invitant à nous
évaluer avec justesse. Me plait l’appel qui nous prie de nourrir
envers soi une juste opinion. Par conséquent, il s’agit de
renvoyer pareillement l’affabulation qui exagère, dénature le réel
et le dénigrement qui dévalorise nos qualités et ne sait tirer
profit des talents qui habitent un être humain.
L’auteur de l’Ethique m’interroge avant tout sur le rapport
que je cultive à l’endroit de ma personne. Si je perçois qu’une
neutralité demeure impossible, je devine qu’il s’avère délicat de
ne pas devenir un juge implacable ou, au contraire, un laxiste qui
se complait dans ce qu’il est. Il sied donc de s’ajuster à la
réalité pour tenter d’être plus véridique. Dès lors, nous ne
regarderons sans crainte, nous ne nierons rien de nous pour
essayer de nous bâtir au sein même de nos automatismes, de nos
faiblesses, de nos petits penchants, des habitudes qui nous
façonnent. Au fond, l’essentiel reste la façon dont je
m’envisage, la manière dont je vis avec ce corps, ce donné qui est
moi et qui, paradoxalement, m’échappe. Si je ne puis le maîtriser
tout à fait, je peux, plus justement, l’habiter. C’est avec lui,
en lui que je peux découvrir ma joie.
Peut-être convient-il, dans un premier temps, de revenir à soi, de
dévoiler le désir profond qui nous meut. Pourquoi désirons-nous
changer, qu’espérons-nous obtenir par ce changement ? Souvent, les
envies du jour viennent masquer une aspiration plus fondamentale.
Partant, pour se réapproprier soi-même, il s’agit de quitter la
surface pour repérer les véritables moteurs qui nous animent, ce
qui donne de la valeur à nos vies, ce qui nous aide à nous lever
le matin.
Ainsi, l’ambition de devenir quelqu’un d’autre peut-il constituer
le but d’une existence. La philosophie, la sagesse, comme la
chirurgie esthétique peuvent faire miroiter que la félicité sera
pour plus tard. Quand je serai beau, je serai heureux, lorsque mon
âme sera sage, je goûterai enfin la jubilation, autant dire
jamais. C’est toujours un réflexe sécuritaire qui nous laisse
accroire qu’en accomplissant telle prouesse, qu’en acquérant tel
produit, nous nous approchons de la joie parfaite. Il n’en est
peut-être rien. L’amour de soi pourrait-il se défaire des
conditions afin d’aimer la réalité de notre individu ? Aussi ne se
conjugue-t-il pas au futur. Il n’y a rien à attendre, mais tout
est à bâtir dans l’instant.
Pour ma part, je n’ai jamais espéré trouver le bonheur dans les
mains d’un chirurgien. Je l’ai longtemps cherché dans les écrits
d’Epicure, Spinoza ou Montaigne… Mais peut-être s’agit-il d’une
seule et même illusion. Assurément, nous nous trompons lorsque
nous déléguons à un autre le soin de nous rendre aimable ou
heureux. La satisfaction de soi dont parle Spinoza se récolte au
quotidien, rien ne sert donc d’améliorer les apparences, de
masquer les blessures. Il convient plutôt de composer avec elles
pour célébrer la vie telle qu’elle se donne. Spinoza, dans la
préface de la quatrième partie de l’Ethique, affirme à cet
égard que, par réalité et perfection, il entend la même chose. J’y
trouve un lumineux appel à la conversion. Je suis parfait, non pas
parce que rien ne me manque, mais parce que, à l’instant, je ne
peux être autre chose que ce que je suis. Il s’agit d’apprécier
cet être parfait bien que fragile, car il recèle en son sein mille
possibilités, mille facultés. Mais si une vue bornée se focalise
sur les perspectives à venir, un regard bienveillant revient vers
soi pour savourer tout ce qui a déjà été réalisé, obtenu.
En somme, Spinoza me délivre de l’espérance pour m’aider à
m’ouvrir à la confiance. Grâce à lui, je n’espère plus être
heureux, je n’attends plus l’instant béni où je m’aimerais, mais
avec abandon, j’adhère maintenant à ce que je suis. Cette
confiance ne congédie pas le progrès, au contraire, mais elle
refuse que celui-ci soit la condition de notre bonheur. On ne
s’aime pas si l’on pense qu’on s’appréciera dès lors que notre
physique sera plus gracieux. On ne s’estime pas non plus en
présumant que la philosophie va nous rendre splendides, sereins.
Avec nous, c’est la vie que nous devons chérir, non l’idéal.
Aussi, si j’affectionne Spinoza, c’est précisément parce qu’il
n’élabore pas des théories qui nous font croire en des jours
meilleurs, mais à l’opposé, il nous enracine dans un présent et,
ce faisant, nous ouvre paradoxalement à l’avenir.
Il serait certainement le
dernier à interdire la chirurgie esthétique pour autant qu’elle ne
soit qu’un moyen, si elle aide à vivre, il s’en méfierait
peut-être lorsqu’en nous promettant le bonheur, elle nous voue à
une amère déception.
Alexandre
Jollien
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