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VERS LA PAROLE JUSTE,

A l’heure où se tient un festival de philosophie, à Saint-Maurice, peut-être sied-il d’orienter aussi notre regard vers l’Orient. Partons donc à l’école de Siddharta Gautama. La tradition nous dit qu’il fut le fils du roi de Kapilavastu, principauté située au pied de l’Himalaya. Un sage prédit que Siddharta se ferait moine mendiant. Pour échapper à la souffrance, il quitterait son luxueux palais natal pour embrasser la voie du renoncement. Le père de Gautama, soucieux de lui confier l’héritage, mit tout en œuvre pour que son fils ne vit pas le spectacle du monde et de ses misères. Il fallait à tout prix éviter que la souffrance ne fourvoie le futur prince. Mais  ne dément pas les prédictions qui veut. Un jour, le jeune homme fit une quadruple rencontre. En changeant de palais, il croisa tour à tour un vieillard, un malade, puis un cadavre. Ainsi, la mort, la maladie entrèrent dans la vie de Gautama. La série de rencontres se clôt avec le passage d’un moine mendiant qui suggéra la possibilité d’échapper à la souffrance.

Le futur prince accomplit donc le présage et quitta son père pour embrasser la voie du renoncement. Celui qui avait connu la vie mondaine se fit donc ascète. En vain. La mortification ne fit qu’affaiblir le corps et l’âme avec lui. Siddharta comprit donc qu’il lui fallait dessiner une voie du milieu en évitant les excès de la vie mondaine et ceux de l’ascétisme. Sous un arbre, l’arbre de l’Eveil, Siddharta devint le Bouddha, celui qui a atteint l’Eveil.

La morale bouddhique se résume magnifiquement dans la pratique de l’Octuple Sentier. L’Octuple Sentier comprend : la compréhension  juste, la pensée juste, la parole juste,  l’action juste, les moyens d’existence justes, l’effort juste, l’attention juste et la concentration juste. Il ne s’agit pas de développer une qualité après l’autre, mais de les pratiquer simultanément dans le creuset du quotidien. Dans ces huit chantiers de l’âme, est recueillie toute la finesse de l’analyse psychologique du Bouddha.

La compréhension juste ne va pas sans la pensée juste. Ainsi, le lecteur du Bouddha saisit que notre vision du monde doit s’appliquer dans l’attitude spirituelle que nous nourrissons chaque jour. Il me faut comprendre métaphysiquement le monde et le vivre en conséquence. Le bouddhisme exhorte donc à la cohérence. Je dois amener ma conception du monde le plus proche possible de mes pensées quotidiennes. Ma réflexion philosophique me sert en quelque sorte de lunettes pour mieux comprendre et mieux vivre les événements de ma vie.

J’aime ici la notion de justesse. Etre juste, fidèle à la réalité dans ses paroles et ses actions. Etre juste dans ses efforts quotidiens. Voilà une lumineuse invitation à pratiquer une spiritualité dans chaque acte de sa vie. Par exemple, la parole juste. On résume souvent le précepte en en faisant un impératif  catégorique : ne pas mentir. Mais la réalité est beaucoup plus vaste. La parole juste nous invite à tout mettre en œuvre pour ne pas blesser avec ses mots, pour ne pas exagérer un fait, pour ne pas taire une rancœur en lui donnant ainsi plus de poids. J’y trouve encore un précieux outil : passer le flot de mes mots au crible, à l’exigence de la parole juste : que dire pour apaiser, que dire pour être vrai et intégralement vrai ? Exercice constant qui n’est de loin pas un renoncement mais au contraire un élargissement de la vérité qui est en soi.

La tradition attribue à Socrate la parabole que voici. A ma connaissance, cela ne se trouve pas dans les textes de Platon. L’historiette veut que Socrate rencontrât un jour un homme qui médisait. Avant que ce dernier ne dise mots, Socrate lui demanda si l’avait passé sa pensée aux trois tamis : « Ce que tu veux dire, est-ce vrai ? » Le calomniateur répondit qu’il tenait le fait par ouï-dire et n’en savait donc rien. Le philosophe poursuivit alors : « Ce que tu veux dire, est-ce au moins bon ? » Et notre homme dut avouer que tel n’était pas le cas. Socrate acheva alors de le questionner : « Ce que tu veux dire, est-ce utile ? » On devine aisément la réponse que reçut le maître en maïeutique. En conséquence, celui-ci conseilla d’oublier ce qu’il avait l’intention de dire.

La parole, cet instrument de paix peut devenir l’arme de la guerre. Ainsi, un prince devenu sage nous convie à la discipline du discours intérieur. Comme pour les stoïciens, ce n’est pas la réalité qui trouble, mais l’opinion qu’on s’en fait. Il s’agit de maîtriser le cinéma intérieur pour empêcher que ne surgissent l’ignorance, la haine et l’attachement. Prendre à la source l’étincelle qui peut embraser l’homme et engendrer conflits et guerres. Le bouddhisme détient de précieux outils pour éviter semblables dommages. Il convient de pratiquer l’attention juste pour dépister le mal qui se lève en nous et d’éradiquer au plus vite ce germe qui est, à l’origine, si petit qu’il ne saurait encore nuire.

Discipliner notre discours intérieur pour regarder la réalité sans crainte, haine, ni attachement, voilà l’invite. Le spécialiste du Bouddhisme, Dennis Gira, fait mention d’un curieux article qu’un jour, on lui proposa d’acheter. Lorsqu’il dut choisir le cercueil pour un être aimé, il vit parmi les articles, un cercueil en béton avec une étiquette qui stipulait « Garanti anti-vers pour l’éternité ». Le refus de la mort peut gâcher une vie, c’est trivialité. Mais s’il demeure difficile d’assumer notre destination, l’histoire du Bouddha nous montre que le tragique de l’existence est un appel incessant à la conversion. Orienter sa vie, sculpter son existence, pour assumer la souffrance et jouir le plus possible de nos jours. Je m’éloigne un peu du Bouddha pour me rapprocher d’Epicure. Ainsi, devant le spectacle du malheur, des joies passagères, le Bouddha nous exhorte à rentrer en nous-même, car pour lui, nous sommes notre seul refuge.


                                                                                  Alexandre Jollien



 

 
 
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