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SPINOZA, LES FRIONOR ET LA LIBERTE

 

La liberté, nombreux sont ceux qui la portent en étendard, souvent pour justifier l’inexcusable, ou se réfugier dans un fatalisme qui tolère toutes les inégalités. Et sa poursuite émaille constamment les discours du pénible Georges Bush. Pour s’interroger sur cette notion, je me suis choisi pour compagnon Spinoza lequel, mieux que quiconque, m’aide à arpenter les chemins de la liberté. Mais au préalable, tentons une définition, repérons les usages qu’on fait du terme. Est libre celui qui peut accomplir ses désirs, atteindre sa fin sans entraves. Si, par exemple, votre projet est de passer l’hiver sans contracter la grippe aviaire, vous vous jugerez libre d’avoir atteint ce noble projet si le printemps venu, vous êtes toujours de ce monde. Ce que je vous souhaite de tout mon cœur. Aussi associe-t-on souvent la liberté avec la spontanéité. Est libre celui qui fait ce qui lui plaît quand il lui plaît. Spinoza nous enjoint de porter notre examen sur le libre arbitre. Celui-ci postule que ce que l’on veut, on le veut librement. Marcel Conche, philosophe français, spécialiste de Montaigne, le définit dans l’Aléatoire  comme « le pouvoir de se déterminer soi-même sans être déterminé par rien ».

 

Spinoza ne croit pas au libre arbitre. Toujours, mes désirs sont déterminés. Ils ont des causes souvent ignorées ou inconscientes pour le dire dans les mots de Freud. Dans l’Ethique II, proposition 35, scolie, le philosophe hollandais dit : « Les hommes se trompent en ce qu’ils se croient libres, et cette opinion consiste en cela seul qu’ils ont conscience de leurs actions et sont ignorants des causes par où ils sont déterminés ».  Pour l’auteur du Traité de la réforme de l’entendement,  la croyance au libre arbitre découle finalement d’une ignorance.

 

Comme je l’ai déjà écrit, j’aurais peine à trouver plaisir plus vif que celui que j’éprouve devant mon poste de télévision lorsque le lieutenant Columbo désarme un meurtrier. C’est devant un de ces épisodes, sans doute « Fumer tue » ou bien encore « Adorable mais mortelle », que la démystification du libre arbitre par Spinoza m’est apparue avec une merveilleuse clarté. Tandis que je suivais chacun des actes de l’homme à l’imperméable, je sentis naître en moi le désir de déguster quelques Frionor, les fameux poissons carrés. Je braque ma télécommande vers le poste et pèse le bouton « pause ». Le congélateur recèle, tel un trésor, un duo pack de l’objet convoité. La proie frétille dans la poêle et je savoure ma chance. Me voilà libre de faire ce qui me plaît quand je le souhaite. Me voilà libre d’accomplir sans entraves l’objet de mes désirs.  A la fin de Columbo, l’estomac un peu lourd, je rembobine la cassette. Au moment de vérifier si je suis arrivé au bon endroit, l’écran me mitraille littéralement d’une publicité pour « feux les Frionor ». Je ne me souvenais pas de l’avoir vue.

 

La publicité illustre à merveille la pertinence du propos de Spinoza. Nous nous croyons libres car nous sommes conscients de nos désirs mais nous ignorons les causes qui nous poussent à désirer. Je croyais jouir d’une liberté princière en satisfaisant ma gourmandise mais, en réalité, « ça » désirait en moi. La TSR, avec ses réclames, m’« incitait» à consommer du poisson. Lumineux exercice de libération que de déceler ce qui nous conduit à désirer. Merveilleuse invitation à la tolérance devant un choix incompréhensible accompli par un être cher. Grâce à l’auteur de l’Ethique, je veux partir à la recherche des causes qui me déterminent à agir. Je suis ainsi convié à intérioriser davantage la source de mes désirs. Il sied dès lors de repérer ses automatismes, déceler ses habitudes pour nous permettre d’être à l’origine de nos actes. Le philosophe néerlandais ne condamne pas, ne juge pas, mais invite à nous affranchir du fatras des passions grâce à un désir guidé par la raison. Car on ne naît pas libre, on le devient.

 

Mon compagnon de route livre encore un outil. Lisons : « Toute notre félicité et notre misère ne résident qu’en un seul point, à quelle sorte d’objet sommes-nous attachés par l’amour ? ». La lecture du Traité de la réforme de l’entendement  m’encourage à considérer l’amour qui est en moi pour l’agrandir, l’ouvrir toujours plus. Nous n’aimons jamais trop mais nous pouvons aimer mal. Spinoza propose une éthique de la libération, loin de l’ascétisme qui se transforme trop souvent en haine de soi. Le philosophe d’Amsterdam propose de se délester des passions tristes grâce à la conscience de soi.

 

Ainsi la liberté est perçue comme une autonomie. L’homme libre trouve en lui les motifs de ses actions. Ses désirs répondent à une causalité interne. Il n’est plus le jouet de caprices, de modes et de réactions. Nous nous trouvons là aux antipodes de la liberté perçue comme un épanchement sans entraves de la pulsion. Spinoza précise, Ethique I, définition 7, : « On dit qu’une chose est libre quand elle existe par la seule nécessité de sa nature et quand c’est par soi seul qu’elle est déterminée à agir ». Cette définition me suit, elle m’aide à vouloir mieux, à être davantage soi. Combien de fois ai-je agi pour compenser un complexe, prendre une revanche, ou ressembler à l’autre ? Combien de fois j’assiste impuissant à un appétit qui se lève en moi mais qui n’est pas de moi ? Je me précipite alors pour accomplir ce désir sans m’interroger s’il est mien ou si je suis son esclave. La véritable autonomie, ce n’est pas imposer toutes ses aspirations à l’autre, ce n’est pas à l’inverse, cesser de désirer, mais mieux désirer, désirer plus librement. La tâche est exigeante, impossible peut-être, mais je veux y tendre. Non pas condamner les passions, les dépendances mais simplement en prendre acte, car la connaissance interne et véritable de nos déterminations est déjà une libération, un pas vers la liberté.

 

Et si, plutôt que de vouloir à tout prix atteindre le bonheur, j’essayais simplement d’être un peu plus libre.


                                                                                  Alexandre Jollien



 

 
 
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