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Se libérer du passé, ou l’art de savourer ses gamelles

A l’approche de Noël, il me plaît de trouver dans les allégories, les paraboles, mille enseignements. Voici peu, on me rapportait l’image de la gamelle et du chien. Si vous accueillez un chien affamé et qu’il trouve chez vous de la nourriture, il reviendra le lendemain et le surlendemain. Les jours se succèderont et la fidélité proverbiale du chien vous sera acquise. S’il vous prend la lubie de battre votre hôte, son attachement, sa faim resteront les plus forts. Ainsi, l’animal qui reçoit ce dont il a besoin en nourriture est prêt à tous les sacrifices pour recueillir le contenu de sa gamelle quotidienne.

Swâmi Prajnânpad, un sage hindou, disait qu’ « être libre, c’est être libre du père et de la mère, rien d’autre ». Dans le langage du sage, la notion de père et de mère est bien plus large que notre papa et notre maman biologiques. Elle symbolise tout ce qui implique une servitude de notre part. Pour Swâmiji, la liberté c’est donc être libre de ses dépendances, c’est ici que me parle profondément l’historiette de la gamelle. Peut-être que ce que nous n’avons pas reçu étant enfant, nous le cherchons avec avidité durant toute notre vie.

Se libérer de nos dépendances invite assurément à une conversion du regard. Longtemps, je croyais que lutter contre un désir, c’était le refuser catégoriquement. Ainsi, je pouvais le mettre à distance, l’éliminer de ma vie, ou plutôt du champ de ma conscience. La notion d’acceptation me semblait correspondre à une résignation béate et le lâcher prise être l’apanage d’une élite spirituelle ou de quelque tempérament bien doté par la nature.

Aujourd’hui, je commence à entrevoir ce que peut être l’acceptation, le détachement prônés par les spiritualités. Accepter, c’est donc voir, constater, établir avec bienveillance son propre diagnostic. Voilà ce que je suis, voilà ce que j’ai fait. Ce que j’ai reçu, ce que je n’ai pas reçu. L’acceptation s’opère par cette juste appréciation, accueillir ce qui est. Une autre formule de Swâmiji reflète cette attitude, cette ouverture : « Pas ce qui devrait être mais ce qui est ». Il me plaît de congédier tous les regrets, de renvoyer avec amour tous les « Il aurait fallu », « J’aurais bien aimé », « Ah, si seulement ».

Trop souvent, je me lance dans la résolution d’un problème sans l’avoir vu, sans l’avoir laissé se décanter. Prenons garde de ne pas tomber dans le fatalisme. Swâmiji dit aussi : « Ce que vous avez à faire, faites-le maintenant ». Mais précisément, pour agir, il faut avoir accepté. Assumé ce qui ne dépend pas de moi. Je suis mortel, j’accepte, j’adhère à cette réalité, je n’ai guère le choix. Si j’ai une épine dans mon pied, je mets tout en œuvre pour la déraciner. Si je dilapide tous mes efforts, si je tends toute ma volonté pour tenter de transformer ce qui ne dépend pas de moi, je n’aurai peut-être pas la force pour arracher l’épine du jour.

N’attendons pas d’aller mal pour adhérer au présent. Ce n’est pas dans le malheur, que je dois acquérir la vertu du détachement, c’est maintenant, dans la joie, dans les instants heureux. J’adhère au présent, je savoure, je déguste les bons moments et ainsi je m’avance vers l’acceptation qui se révélera aussi féconde dans les mauvais jours. J’aime bien cette invitation de la philosophie zen : il ne nous est pas demandé d’être toujours dans le présent. Il nous est demandé d’être dans le présent maintenant. Il ne nous est pas demandé d’assumer la souffrance en bloc mais de s’ouvrir à ce qui est, accepter ce qui a été pour se rendre disponible à ce qui advient.

Rien ne contrarie davantage l’acceptation que la complaisance. « Je suis comme ça »,  « C’est dans mon tempérament », « Il n’y a rien à  faire ». L’acceptation est un dire oui à ce qui est, un oui total. Dire oui à ce qui est, c’est dire oui à la possibilité que je puisse changer dès maintenant. Ainsi, l’acceptation porte sur le passé et sur notre présent, la complaisance nous installe dans la durée, l’immobilisme. Je baisse les bras.

Etre libre de son éducation ce n’est pas tout envoyer « péter », ce n’est surtout pas trouver un coupable mais bâtir sur ce qui est et d’abord, reconnaître, ouvrir les yeux.  Tentation est grande de trouver un bouc émissaire, de s’ériger contre ses parents, de faire l’exact opposé de ce qu’ils nous ont appris, des legs de notre éducation.

Peut-être rechercherons-nous toujours la gamelle qu’enfant nous n’avons pas reçue. Pour ma part, j’ai pu bâtir sur l’amour total et profond de mes parents. Leur confiance, leur ouverture constituent de solides racines pour ma vie. L’enfant que j’étais recherchait la sécurité, c’est elle qui a fait défaut lors des longues séparations que m’imposait la vie à l’institut, et c’est peut-être la gamelle que je recherche avec fièvre dans mon quotidien. A l’image du chien, je suis prêt à tout pour trouver la sécurité que je n’ai pas eue. C’est ici précisément qu’intervient l’acceptation. Je reconnais qu’il y a en moi ce désir, un besoin qui ne sera jamais totalement comblé. C’est sur cette béance que je façonne ma vie. Oui j’accepte l’absence de cette gamelle, irréparable en un sens. Toutefois loin de m’attrister, cette évidence m’élève, me remplit de joie. J’essaie de ne plus chercher à tout prix cette gamelle et de puiser à celles que m’offre le quotidien. Tant que je regrette ce que je n’ai pas reçu, je ne m’autorise pas à jouir pleinement de ce que m’offre le présent.

En ce temps de Noël, mon vœu pourrait être celui du Notre Père : « Que ta volonté soit faite ». Lorsque l’ange annonça à Marie qu’elle attendait un enfant conçu du Saint-Esprit,  elle répondit : « Je suis la servante du Seigneur, qu’il soit fait selon ta parole ». Nulle résignation, nulle passivité mais une totale adhésion à ce qui est. Il est merveilleux de voir que, sur cette acceptation première, surgit une liberté totale pour Marie, accueillir et élever le Fils de Dieu. La prière est peut-être adhésion qui nous détache et nous libère pour nous ouvrir à la richesse de ce qui est.


                                                                                 
Alexandre Jollien



 

 
 
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