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S’exercer à mourir, une célébration de la vie.

 

Peu féru de théâtre jusqu’alors, j’ai assisté, voici quelques jours, à la représentation du Roi se meurt,  au Théâtre du Passage à Neuchâtel. La pièce d’Eugène Ionesco, interprétée par Michel Bouquet et Juliette Carré, rapporte les derniers instants de Bérenger Ier. Voilà qui réconcilie avec le théâtre et montre, assurément, que Bochenski avait peut-être tort. Une authentique réflexion philosophique peut bel et bien s’unir avec le théâtre. L’histoire est sobre. Un roi se meurt entouré de ses deux femmes, de son garde, sa servante et d’un médecin tour à tour chirurgien, bourreau, bactériologue et astrologue. Dans un empire qui s’effondre, le roi va combattre, c’est le sens du mot agonie, contre la mort. Il incarne les diverses attitudes que l’on peut adopter à l’endroit de l’inéluctable. Le déni, la révolte et, finalement, l’adhésion à ce qui est, ce qui advient. Pour aller vers la mort, la vie a doté Bérenger Ier de deux épouses. Marie, frêle, se contente d’être amoureuse, tandis que Marguerite, vieille mégère, en dépit des apparences, l’aime.

 

La philosophie, au moins avec Platon, est un exercice de mourir. Et l’on entend l’écho de Montaigne pour qui philosopher, c’est précisément, apprendre à mourir. Pourtant, la pensée de la mort peut devenir une obsession, confiner à la maladie et transformer chaque instant en torture. On ne vit plus, on fuit la mort. On n’adhère pas au réel pour y glaner la joie mais on se divertit pour chasser l’idée noire. C’est, peut-être, en ce sens que Spinoza affirmait dans le livre IV de l’Ethique, que l’homme libre ne pense à rien moins qu’à la mort, et sa sagesse est une méditation, non de la mort, mais de la vie. Montaigne, Spinoza, Bérenger Ier, Marguerite et Marie, nous invitent assurément à s’interroger sur notre rapport à la mort. Peut-on la fuir, l’oublier ? Doit-on bâtir son existence autour d’elle ? Marguerite livre un outil en proposant pour « le débutant » de penser à la mort déjà cinq minutes par jour. L’homéopathie lutterait-elle aussi contre les grands maux ? On se souvient du parcours de Montaigne qui, au début des Essais, est la proie d’une incessante méditation sur la mort. Celle-ci apparaît comme un refrain qu’il ne peut repousser. Si Bérenger Ier a vécu sans être taraudé par l’idée de la mort, Montaigne, chemin faisant, a appris, avec le temps, à l’accepter : « Si vous ne savez pas mourir, ne vous chaille (importe peu) ; Nature vous en informera sur le champ, pleinement et suffisamment ; elle fera exactement cette besogne pour vous ».

 

Je peine, pour ma part, à être fidèle à Spinoza, qui pourtant, avec Socrate, est l’un de mes maîtres. L’homme libre ne pense à rien moins qu’à la mort. On aurait tort de voir dans l’attitude spinoziste, un déni de la réalité. Au contraire, peut-être est-ce en adhérant totalement à cet horizon, qu’on peut envisager la vie librement. Là encore, il ne s’agit pas de vivre les choses à moitié. Ne pas fuir l’angoisse vertigineuse devant le fait qu’un jour, je n’existerai plus. La pensée de notre finitude peut nous assiéger. Dès lors, nous mettons tout en œuvre pour faire taire cette voix incessante. Mais pourquoi ne pas l’écouter, pourquoi lui résister ? A trop vouloir la fuir, on lui donne le dernier mot.

 

Le théâtre m’instruit, le cinéma aussi. Les Tontons flingueurs côtoient dans mon esprit, Spinoza, Sénèque, et autres membres de la confrérie. Sous la plume de Michel Audiard, j’apprends à me dépouiller car la mort est le retour à la « maison mère », le « terminus des prétentieux ». Audiard me fait revenir à Platon, et si la vie c’était s’exercer à mourir, quitter ses prétentions, purifier ses ambitions, se dépouiller des attentes irréalisables. Oui, un jour je ne serai plus. Le monde n’a pas besoin de moi pour exister. C’est alors que mes épaules se libèrent d’un joug, d’une exigence pour essayer de prendre, en spinoziste, ma juste place dans le monde. Ces derniers temps, je passe des après-midi dans mon lit à m’entraîner à mourir. Rien de macabre dans cet exercice. Simplement, je vois que ma fille, ma femme, mes amis continueraient d’exister sans moi. Ainsi, le terminus des prétentions peut commencer dès aujourd’hui, ici et maintenant. Ce qui me fait peur dans la mort, ce n’est pas le néant, mais plutôt l’impossibilité d’accomplir tous mes désirs. Si je meurs demain, je ne verrai pas mes enfants grandir. Cependant, c’est là un discours de vivant. Le mort ne regrette plus, rien ne lui manque. La philosophie, ou plus simplement, tout exercice de lucidité, est une mort à l’inessentiel, un retour au présent, à ce qui est donné.

 
Ainsi, une mégère donne une leçon de philosophie. A la fin de la pièce, en effet, la reine Marguerite invite Bérenger Ier à se dépouiller peu à peu de tout ce qui le retient et le rend esclave. Marguerite se fait psychopompe, elle accompagne son bien-aimé vers la mort et le convie à se délester, petit à petit, de ses possessions. Là encore, le discours est pur : « Ne tiens pas le poing serré, écarte les doigts ». L’amour nous détache. L’exercice spirituel que Marguerite transmet à son roi se trouve fort éloigné des propos vains et faciles qui visent bien souvent à meubler le silence, qui visent à cacher le mal-être que l’on éprouve devant celui qui se meurt. L’amour, ici, ouvre, libère. Il ne faut rien garder. La vie reprend ce qu’elle a donné et l’amour aide à tout restituer : « Donne-moi tes jambes, la droite, la gauche. Donne-moi un doigt, donne-moi deux doigts … trois … quatre … cinq … les dix doigts. Abandonne-moi le bras droit, le bras gauche, la poitrine, les deux épaules et le ventre. Et voilà, tu vois, tu n’as plus la parole, ton cœur n’a plus besoin de battre, plus la peine de respirer ».  Après un après-midi de silence consacré à écouter les dernières paroles de Marguerite, je me lève, retrouve mes doigts, mes bras, mon corps, ma fille, ma femme. Merci Ionesco.

                                                                                  Alexandre Jollien



 

 
 
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