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S’en foutre de la politique ?
« Je m’en fous de la politique », telle était mon opinion jusqu’à
l’invitation de plusieurs associations à me mobiliser pour la
cause des plus démunis, en particulier, les personnes handicapées
et les immigrés. J’avais tort. D’une part parce que tout un pan de
la philosophie a trait à la politique et que d’autre part, l’être
humain est essentiellement constitué dans son rapport à l’autre,
rapport qui revêt des enjeux éminemment politiques. En outre, il y
a peu, lors d’une conférence, un professeur m’a rappelé qu’un des
devoirs du philosophe était d’exercer son esprit critique en
faisant œuvre de pédagogue. D’où ce texte, sans doute un peu
scolaire, qui aimerait poser quelques jalons et clarifier certains
points.
Les hommes vivent en société. Merleau-Ponty disait qu’il était
difficile de trouver un endroit qui ne portât pas l’empreinte de
l’être humain. Partout, je bénéficie indirectement de la cité, du
prélèvement des impôts. Si je me sens sûr dans mon quartier, si
les urgences des hôpitaux offrent un bon rempart à la fragilité de
notre santé, si nos enfants sont bien scolarisés, si les rues sont
propres, si la culture peut se déployer, je le dois aussi au
pouvoir de l’Etat, à sa vocation organisatrice.
Platon pensait que nous vivons dans la cité, parce que personne ne
peut se suffire à lui-même. Nous ressentons le besoin d’une foule
de choses et donc devons nous rapprocher des autres. Ainsi, grâce
à la coopération et la division du travail, chaque citoyen apporte
sa pierre à l’édifice. Le philosophe anglais du XVIIe siècle,
Thomas Hobbes suggère, quant à lui, que les individus passent
ensemble une convention pour leur sécurité puisque sinon, à l’état
de nature, c'est-à-dire avant la réunion des êtres humains dans
une société civile, l’homme est un loup pour l’homme. Les
égoïsmes s’affrontent et les conflits menacent chaque individu.
Pour sa part, Aristote pense que nous sommes des animaux
politiques et que seul un dieu ou une bête peuvent vivre hors de
la
société. Kant
effectuera une sorte de synthèse en affirmant notre « insociable
sociabilité ». Nous avons un penchant à nous associer pour nous
sentir plus qu’homme en développant nos dispositions naturelles
mais, parallèlement, nous avons la fâcheuse tendance à tout
vouloir diriger à notre guise. C’est cet égoïsme qui, pour le
philosophe de Königsberg, nous pousse à épanouir nos talents.
Précisément, la société devrait, grâce à une politique équitable,
permettre le règne de
la
justice. Celle-ci
s’entend pour Aristote de trois façons, la justice distributive
qui donne à chacun selon son mérite, en rapport avec les honneurs,
la justice commutative, celle qui favorise des échanges
équitables, et enfin, la justice corrective, qui redresse les
torts, sanctionne les délits. Notons que l’on peut facilement
tomber dans un excès de légalisme qui juge tout à la dernière
rigueur. Et c’est là que l’équité doit venir contrebalancer une
application froide de
la
législation. Un
affamé qui dérobe du pain appellera une moindre sévérité qu’un
voleur de bijoux. On peut aussi distinguer deux sortes de
liberté. En droit, nous sommes tous semblablement libres, mais en
fait, le pauvre est moins libre que le riche, car comme le montre
Leibniz, ils ne jouissent pas des mêmes possibilités. D’où l’on
voit une des missions de la politique : tendre à l’institution
d’une égalité des chances.
Grâce à des esprits épris de liberté, nous vivons dans une
démocratie, régime politique dans lequel le peuple, le dèmos,
c'est-à-dire l’ensemble des membres de la communauté sans
distinction de naissance, de sexe, de richesse ou de capacité
détient
la
souveraineté. Déjà dans l’Athènes du Ve siècle avant Jésus-Christ,
une démocratie directe où les citoyens (du moins ceux qui
n’étaient pas des femmes, ni des esclaves ou des métèques, hommes
libres mais étrangers à la cité,) avaient le droit de désigner
leur chef. Aujourd’hui, la démocratie est représentative. La
population est trop nombreuse aussi élit-elle des représentants
supposés incarner sa volonté. Mais c’est là notamment que le
système démocratique se heurte à des difficultés considérables
car, comme le dit Rousseau, la volonté de tous ne correspond pas
nécessairement à la volonté générale. Celle-là poursuit l’intérêt
commun, tandis que la volonté de tous n’est que la somme des
volontés particulières.
En
régime démocratique peut se glisser la démagogie qui fait croire
qu’un parti ou qu’un homme soutient la cause du peuple alors que
son propos n’est qu’une vaste imposture. C’est souvent le cas
lorsque le politicien a recours à la peur, quand il désigne un
bouc émissaire. Au fond, le populisme essaie de flatter l’électeur
en prétendant faussement qu’il défend son intérêt. En revanche,
par respect du peuple, l’on risque parfois de devenir impopulaire.
N’oublions que la suppression de la peine de mort en France fut
une loi impopulaire. Et pour rappel, Roosevelt n’a jamais atteint
la popularité du triste et ignoble Adolf Hitler. Celui-ci était
maître dans l’art d’haranguer et de circonvenir les foules. Il
usait de ruses pour courtiser les électeurs et les attirer vers
ses sombres projets. Ici, il sied encore de distinguer le légitime
du légal. Ainsi, des lois peuvent, par définition, être légales
mais illégitimes et violer les grands principes qui bâtissent le
droit naturel. Ce fut le cas des lois racistes qui eurent cours
lors de l’apartheid. Ces lois étaient proprement injustes, elles
niaient l’égalité de chaque homme.
A
l’approche de chaque votation, il convient de faire retour sur soi
pour se dégager des influences non réfléchies. Il ne s’agit pas de
voter de manière automatique selon ce qui se dit. Voter
démocratiquement ce n’est pas non plus choisir en fonction du
nombre d’affiches qui tapissent la cité mais de s’engager
réellement dans la voie de l’intérêt général, celui qui vise
toujours une justice plus grande, celui qui défend les plus
faibles.
Vive la démocratie !
Alexandre
Jollien
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