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Remonter la pente
L’effervescence qui précède les fêtes de fin d’année
donne lieu à d’immenses queues devant les caisses tandis que, sur
les tapis roulants, s’ébranlent maints objets de consommation qui
ne passeront sans doute pas l’hiver. On se précipite, on s’empare,
on accumule. Précisément en attendant mon tour dans un grand
magasin m’est venu à l’esprit le thème de l’acrasie. Ce terme un
brin barbare nous vient pourtant des Grecs. Dans la langue
d’Homère, acratos signifie l’absence de pouvoir. Nous
pourrions le rendre en français par l’expression, faiblesse de
la
volonté.
Il s’agit d’un conflit intérieur, d’une contradiction en soi entre
ce que je pense et comment j’agis, entre ce que je crois bon, ce
que je ressens et ce que je fais effectivement.
Saint Paul, dans l’épître aux Romains (7,15-21),
écrit : « Ce que je veux, je ne le fais pas ; mais ce que je hais,
je le fais ». Spinoza, dans un tout autre contexte, aborde ce
thème, au début de la préface du livre IV de son Ethique : « Soumis
aux affects, en effet, l’homme ne relève pas de lui-même mais de
la Fortune, et il est au pouvoir de celle-ci à un tel point qu’il
est souvent contraint, voyant le meilleur, de faire le pire. »
Précisons que le pire évoqué par Spinoza n’a pas nécessairement
une dimension moralisatrice, il indiquerait plutôt ce qui s’oppose
au désir de félicité qui anime tout être humain. L’acrasie est
donc ce divorce intérieur qui constitue bien souvent le drame
d’une personnalité. Dante donne un exemple qui restera célèbre :
Francesca di Rimini aime Paolo Malatesta. Elle suit sa pente. Leur
idylle est atrocement menacée car
la
douce Francesca est déjà engagée par le mariage. Mais le
Florentin s’empare de cette histoire, commune, sans doute pour
illustrer précisément un « cas » d’acrasie. Bien qu’elle croie que
l’amour de Paolo va la conduire tout droit en enfer, que sa
passion est vouée à l’échec, elle l’aime, et sa flamme reste la
plus forte.
Leur amour vient remarquablement mettre en lumière
les tiraillements intérieurs qui peuvent user un individu. Je veux
rester fidèle, mais je n’y arrive pas, je souhaite rompre ma
dépendance envers l’alcool, mais une force ploie ma volonté, je
tends à résister à la société de consommation, mais je sors du
supermarché en poussant la porte avec mon pied tant mes bras sont
chargés.
Une des premières étapes sur le chemin de libération réside dans
l’accueil : je vois, j’accepte qu’il y ait en moi une
contradiction, un champ de bataille qui m’épuise et m’affaiblit.
Nous pouvons consacrer un temps formidable à refuser, nier les
luttes qui nous déchirent alors que toute cette énergie est
requise ailleurs. Nous mettons aussi, ce me semble, trop de force
à contester l’existence du conflit plutôt que de tenter de le
résoudre, le dissoudre, ou déjà, de mieux l’intégrer dans sa vie.
Et ici, plus que jamais, est salvatrice la vieille leçon de
Spinoza qui congédie le remords et la tristesse qui l’accompagne.
Ce qui me plaît dans son Ethique, c’est que l’accent est
placé sur les vrais désirs qui nous accroissent plutôt que sur ce
qu’il ne faut pas faire. A force de s’interdire toute rechute, on
peut s’y installer durablement. A force de se lancer d’impossibles
défis, on s’enferme dans l’échec. Autrement dit, je peux
concentrer ma volonté à vouloir rester dans la joie ou mettre le
centre de ma vie dans la lutte, dans un combat épuisant.
Avec la culpabilité qui s’empare de moi lorsque je quitte le
magasin, je me souviens d’une phrase de Spinoza (pour changer !)
« Personne n’éprouve la joie de la béatitude parce qu’il réprime
ses affects, mais au contraire, le pouvoir de réprimer les désirs
provient de la béatitude même. » Je comprends humblement que
j’inverse les choses : il ne faut pas « régler ses comptes » puis
traquer la joie, mais au contraire, puiser dans la joie de
l’instant la force de traverser ses conflits. Il sied de s’appuyer
sur la joie trouvée en soi et donnée par l’autre pour en faire
l’instrument qui nous débarrasse de ce qui n’est pas nous, de ce
qui nous attriste.
Acrasie, absence de pouvoir. Après avoir repéré, localisé les
acrasies qui tiraillent notre être, il convient sans doute de
s’entourer. Si je ne jouis pas de la faculté de m’en sortir tout
seul, je puis, délibérément, demander conseil, écouter, tout en
sachant que je ferai le premier pas. Avancer chaque jour, en
intégrant même les faux pas dans mon progrès, voilà peut-être le
chemin. Placer la source de la joie au centre de son existence,
c’est aussi s’installer dans une hygiène de vie, contracter de
nouvelles habitudes plutôt que d’essayer en vain de vaincre les
anciennes. Si je suis Aristote, je perçois qu’il ne faut pas que
j’attende d’être libre pour poser des actes de liberté, mais qu’au
contraire, c’est en posant des actes en direction de la liberté
que je puis progresser vers elle.
Même si la raison n’a pas les pleins
pouvoirs, elle n’est pas inutile dans ce douloureux face à face.
Elle peut me suggérer que devant ma frénésie à dévaliser les
magasins, je resterai probablement insatisfait, car les attentes
réclament l’absolu tandis que le réel ne me donne que des
satisfactions ponctuelles. La frustration fait partie du paysage.
Et alors ! Je ne pourrai pas me départir d’elle. Cependant, je
peux trouver ma joie en renonçant à certaines convoitises, non
pour me retrancher du monde, mais pour m’ouvrir à lui davantage.
Ainsi, lorsque des désirs s’opposent en moi, je peux prendre le
temps de délibérer pour essayer d’intégrer dans ma vie le terreau
sur lequel s’épanouira le grand désir, le vrai qui m’habite, celui
de goûter la joie dans la liberté. Si le désir peut nous aliéner,
c’est aussi lui qui peut nous délivrer. Et quelle meilleure
invitation à se départir un peu de soi, que d’offrir à l’autre et
poser un acte dans sa direction. C’est peut-être cela Noël, une
occasion de joindre la spiritualité, l’éthique de la joie et de la
libération, au don.
Alexandre
Jollien
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