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Prier
Tandis
que les cloches sonnent à toute volée, je me suis interrogé, en
débutant, sur la prière. Je pressens que je dois quitter des idées
reçues pour approcher vraiment son essence. Le métropolite Antoine
Bloom, dans son livre, « L’Ecole de la prière », m’offre une
première indication. Elle est d’abord une relation, une rencontre
avec le Christ. Or, ce que nous cherchons trop souvent, ce sont
les présents de Dieu plutôt que Dieu lui-même. Nous voulons être
exaucés et voilà pourquoi nous prions. Qu’il serait bon de quitter
ce réflexe pour demeurer dans un sentiment de gratitude envers les
dons quotidiens que la vie ne cesse de renouveler. Mais nos
prières sont presque toujours des pétitions : « Dieu, fais que la
personne dont je suis amoureux m’aime follement »… Maître Eckhart
exhortait à ne pas chercher son propre intérêt mais à demander à
Dieu la force d’accomplir sa volonté. Il allait jusqu’à ajouter
qu’il fallait bénir Dieu de n’être pas exaucé, accepter ce que
nous recevons et ce que nous ne recevons pas. La prière par
excellence, le Notre Père, le proclame clairement : « Que ta
volonté soit faite ». J’y vois une invitation à nous départir de
nos petites attentes, à quitter notre prison égocentriste pour
nous ouvrir à la vie. Car l’égoïsme plutôt que d’être une faute
morale est un boomerang qui nous frappe en retour avec violence.
Oui, par souffrance, nous pouvons nous replier sur nous, mourir
dans cet espace qui sent le renfermé.
M’a
toujours surpris que chaque messe débute par la pénitence. Nous
nous proclamons pauvres pécheurs. Aujourd’hui, ce constat réitéré
me réjouit. Le sommet de l’égoïsme correspond à l’ignorance de
notre propre réalité, à la croyance en notre pleine puissance, à
une infaillibilité que je laisse à quelqu’un qui habite Rome.
Trêve de plaisanterie ! Se savoir pécheur, c’est s’ouvrir à plus
grand que nous, à autre que nous. Hélas, la pénitence a souvent
dégénéré en culpabilité. Maître Eckhart nous enseigne : « S’il
[Dieu] le [le pécheur] trouve maintenant autrement disposé, il ne
regarde pas ce que cet homme a été auparavant, car Dieu est le
Dieu du présent. Tel il te trouve, tel il te prend et t’accueille,
non pas ce que tu as été mais ce que tu es maintenant ». Il peut y
avoir beaucoup de narcissisme dans le sentiment de culpabilité.
Nous ne nous croyons pas dignes de l’estime de l’autre ou de celle
de Dieu. Nous voulons mériter Dieu. C’est oublier qu’un Dieu
d’amour ne se mérite pas, qu’il se donne gratuitement. Il ne
s’agit pas de se complaire dans nos erreurs mais de prendre
conscience qu’il y a une faille, une vulnérabilité en nous que
nous ne saurions totalement extirper. La prière nous dégage des
fausses images de Dieu, des idoles. Car souvent nous
anthropomorphisons notre Seigneur. Saint Grégoire de Nazianze nous
mettait en garde contre le danger qui menace celui qui interpose
un signe visible entre Dieu et lui, fût-ce un crucifix, un
tabernacle, une icône. Dieu est toujours plus grand que nous nous
l’imaginons, il est au-delà de nos représentations mentales. Il se
révèle, il est sans cesse à découvrir. La prière est
dépouillement.
Elle n’est pas un tour de magie, c’est une rencontre. A dix-huit
heures trente-deux, après une journée de travail, nous nous
recueillons en nous-mêmes et déplorons de n’y trouver personne.
C’est oublier que la divine présence n’est pas corvéable à merci,
elle n’accourt pas quand il nous chante. En outre, trop souvent
nous considérons le silence comme une absence tandis qu’il est
plénitude, paix. Le rapport à Dieu n’est pas une activité annexe,
Aux Indes, un ermite méditait au bord d’une rivière. Un homme
lui rendit visite et lui dit qu’il voulait trouver Dieu. Le maître
plongea la tête de l’inconnu dans le courant pour l’y maintenir
une minute. Le sage lui demanda : « Lorsque tu étais sous l’eau
que désirais-tu le plus ? ». « De l’air » rétorqua le garçon.
L’ermite l’autorisa à revenir lorsque son besoin de Dieu serait
aussi intense. L’histoire illustre bien le ferme désir qui doit
habiter celui qui veut s’approcher de Dieu. Un saint grec du IVe
siècle avait tenté de répondre à l’appel de l’apôtre Paul qui
exhortait à prier sans cesse. Il s’y efforça. Mais la tentation
est grande d’en être distrait. Quand l’obscurité tomba, il sentit
rôder autour de lui, le danger, le bruit des bêtes sauvages alors
il s’écria, « Seigneur Jésus, aie pitié de moi ». Les fauves ne
lui laissèrent guère de répit et Maxime passa la nuit en prière.
Son exemple nous montre qu’il faut profiter de nos difficultés
présentes pour descendre en nous afin d’y découvrir, dans le fond
du fond, Dieu. Les mystiques chrétiens prennent l’allégorie de
l’océan. En surface, la mer peut être agitée et les vagues
nombreuses. Si nous nous débattons, nous accroissons l’agitation
alors qu’il convient de plonger pour rejoindre la paix. La
sérénité est une question de profondeur.
Pour libérer cet
espace où Dieu réside, il sied de se dépouiller, d’évacuer ce qui
encombre notre intériorité. Il me plaît de passer des heures
durant à l’église pour vider mon cœur, offrir, sans censure, la
révolte, la peur, la colère à Dieu. Souvent, je m’y rendais pour
m’enrichir, trouver quelque sérénité. Or, le chemin demande un
acte de libération intérieure. Etre là, dans le silence, et
laisser monter et partir ce qui nous effraie, ce qui nous fait
honte, déposer cette matière au pied de la croix pour sortir de
l’église un peu moins lourd et un peu plus libre. L’amour vrai
commence à poindre. On réintègre le quotidien en compagnie d’un
Dieu qui nous connaît et devant lequel nous nous sommes réellement
mis à nu. Plus que jamais, je repense à cette phrase de la
philosophe Simone Weil : « Ce n’est pas à la manière dont
quelqu’un me parle de Dieu que je vois qu’il a été brûlé à l’amour
divin, mais à la façon dont il me parle des choses terrestres ».
Alexandre
Jollien
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