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Petite philosophie printanière
Le printemps qui s’annonce invite à pratiquer un exercice
spirituel cher aux épicuriens : contempler la nature. Le
philosophe du Jardin exhorte donc à se laisser enseigner par Dame
nature, par sa richesse, sa beauté, sa noblesse voire sa cruauté.
Ouvrons donc l’œil pour puiser matière à notre réflexion. Le
printemps est la saison des plaisirs simples. Certes, les filles
se dénudent et offrent de belles heures d’oisiveté aux
contemplatifs désoeuvrés sur leurs terrasses. Cependant, le bon
disciple d’Epicure sait qu’il faut privilégier à tout prix les
plaisirs stables aux plaisirs naturels mais non nécessaires.
Rappelons la fameuse distinction : il est des plaisirs naturels et
nécessaires comme le boire et le manger. L’organisme ne peut
survivre si l’individu ne satisfait pas ces besoins. D’autres
plaisirs sont naturels mais non nécessaires. C’est le cas des
plaisirs liés aux mets délicats et à la sexualité. Nous pouvons,
paraît-il, vivre sans eux. Enfin, existent des plaisirs ni
naturels ni nécessaires. Telles sont les voluptés attachées à la
gloire, aux honneurs et aux richesses. L’ascèse des plaisirs
consiste précisément à chercher sa joie et peut-être son bonheur
dans les plaisirs naturels et nécessaires. On bannira donc les
autres plaisirs qui nous rendent esclaves et dépendants et qui
loin de nous rendre heureux, nous asservissent.
Et si le printemps devenait pour nous une occasion de pratiquer la
discipline des plaisirs. Peut-être cherchons-nous trop le plaisir
dans l’avoir ou dans l’action ? Que dire du plaisir d’être, de la
pure joie d’exister. Pour Epicure, nous ne devons notre existence
qu’au pur hasard. Dans l’univers, tombent des atomes dans un vide
infini. Notre être est issu de cette pluie d’atomes qui a créé cet
être composite qui constitue ma personne. Loin de s’anéantir
devant le caractère contingent de notre existence, il s’agit de
s’émerveiller, de prendre plaisir devant le mystère que demeure la
vie. Cette vie qui surgit de toute part. Cette vie dont la terre
est grosse appelle une célébration. En ce mois de mars, prêtons
donc l’oreille au concert de Dame nature. L’hirondelle ne
loue-t-elle pas ces merveilles ? Et la fleur qui éclot et perce la
terre encore dure n’autorise-t-elle pas l’espoir ? Pas l’espoir
qui épuise et nous arrache du présent mais la joyeuse espérance
qui voit dans l’épreuve une saison de la vie spirituelle et sait
se réjouir des instants heureux de l’existence. Cet appel à la
joie procède précisément de l’expérience de la chair mais aussi de
la souffrance.
Le printemps ne balaie pas l’âpreté de l’hiver, il lui succède
sans le nier. « Nous sommes nés une fois, mais deux fois, cela
n’est pas possible, et il faut pour l’éternité, ne plus être ;
toi, qui n’es pas de demain, tu diffères la joie : mais la vie
périt par le délai, et chacun d’entre nous meure à se priver de
loisir » proclamait Epicure. Le bonheur ici prend enfin un visage
humain, il devient accessible. Je ne hisse plus mes désirs au
niveau d’un bonheur lointain mais je cultive le bonheur là où il
se donne. Je savoure la douceur de vivre, autre joie qu’apporte
aussi le printemps.
Philodème nous livre quelques outils pour faire bon usage des
heurs et malheurs de la vie. Il résume la pensée de son maître par
le fameux « tetrapharmacos » : « Le dieu n’est pas à craindre. La
mort ne donne pas de soucis et tandis que le bien est facile à
obtenir, le mal est facile à supporter ». Vaste programme qui
pourrait bien être le terreau d’une philosophie pour temps de
paix. Une philosophie qui met bas une à une les superstitions. Un
dieu qui se réjouirait de mes chagrins ou de mes regrets serait un
dieu corruptible et donc imparfait. Ainsi la thérapeutique
épicurienne entend chasser la culpabilité, le mécontentement de
soi et le jugement de l’autre, dieu ou humain, autant d’obstacles
qui viennent entraver le plaisir pris à soi. Epicure annonce que
le bien est facile à obtenir. En effet, pour qui sait se
satisfaire, l’existence prodigue mille joies. L’épicurien est ici
celui qui n’attend pas de l’extérieur un motif pour se réjouir
mais qui cueille dans chaque jour une occasion de célébrer la vie.
Certes, la vie est éphémère, certes, la peur de la mort peut tout
gâcher mais, précisément, Epicure porte ici son estocade. La mort
n’a aucun rapport avec moi. Si je suis là, elle n’est pas là, et
quand elle est là, je ne suis plus là. Epicure m’apprend donc que
je ne rencontrerai jamais la mort. Enfin, savourer la vie ne
saurait faire l’impasse des souffrances inhérentes à notre
condition. Là encore, le sage du Jardin nous enseigne à ne pas se
charger du poids de la souffrance mais d’en assumer les
désagréments au jour le jour, ni plus, ni moins.
La belle saison qui commence
appelle donc un exercice de gratitude. Il s’agit de ressentir, de
vivre, d’expérimenter une réelle reconnaissance envers la vie et
la nature qui nous offrent quotidiennement plaisir et joie si nous
savons les accueillir. Les joies de l’existence se déclinent ainsi
de bien des façons. Joie d’une discussion entre amis, joie de
puiser dans la nature la force et l’émerveillement qui fécondent
une âme. Ainsi, tout notre rapport à la nature peut être
approfondi. Souvent, nous vivons celui-ci sous le mode de
l’adversité, ou de la consommation. La cruauté de la nature,
devenue proverbiale, cache dès lors ses prodigalités, ses
largesses. Que n’avons-nous pas reçu de Dame nature ? Nous
voudrions prendre ses cadeaux et mettre à distance, le plus loin
possible, tout ce qui contrarie nos projets. Voilà la source de
bien des souffrances. Tout doit servir. La nature doit servir mon
bonheur, mon enfant doit contribuer à me rendre heureux, les
conditions météorologiques doivent s’adapter à mes souhaits. La
nature, le monde ne sauraient entrer dans les filets de mes
désirs. Parfois, ils m’aident à réaliser mes rêves, d’autres fois,
ils les brisent dans l’œuf. Mais pourquoi toujours opposer la
nature et moi. Ne suis-je pas un être naturel au même titre que la
marguerite, les montagnes, les animaux ? Quelle pirouette de
l’esprit fait que je me retranche de la nature pour la juger de
l’extérieur, comme on juge quelque chose d’indépendant de soi ?
Bien sûr, on opposera nature et culture, nature et art. Mais la
culture, les arts ne sont-ils pas, en fin de compte, des produits
d’êtres naturels. Ainsi, les beaux jours qui reviennent exhortent
peut-être à s’approcher davantage du monde dans lequel on vit.
Ainsi peut-on redécouvrir les liens qui nous unissent à la nature
et tenter peut-être de pratiquer une sagesse du dépouillement qui
aide à trouver dans le commerce des hommes et dans le rapport à la
nature une invitation à célébrer la vie dans ses plus petits
détails.
Alexandre
Jollien
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