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Passionnément, à la
folie ?
A
l’approche des élections, s‘est imposé à moi le thème du pouvoir,
de la fascination que peut exercer sur nous, un être, une
personnalité. En assistant de loin à des débats passionnés, je me
suis aussi interrogé sur la passion. Si aujourd’hui, beaucoup la
souhaite pour « pimenter » une vie, il sied de se rappeler qu’elle
est quelque chose qu’on subit, qui est plus fort que nous et qui
peut nous rendre esclave. L’étymologie du mot le laisse déjà
pressentir. Pâtir, c’est subir, souffrir. Spinoza l’envisage comme
un affect dont je ne suis pas la cause adéquate, c'est-à-dire, une
réaction à l’endroit des circonstances extérieures. En ce sens, la
passion dépossède le sujet et diminue son pouvoir, sa puissance.
Assurément, elle contient un élément de passivité où l’individu
est emporté par quelque chose qui le dépasse. Il se coupe du monde
pour vivre dans le sien. Lamartine l’écrit fort bien : «Un seul
être vous manque et tout est dépeuplé ». Ainsi la passion est le
résultat d’un désir devenu exclusif, obsessionnel, qui nous rend
prisonnier et aveugle au reste du monde. Le passionné ne délire
pas, ou plutôt, il trouve habilement des arguments pour justifier
son esclavage, son délire. Tout lui paraîtra bon pour s’enfermer
dans un destin qu’il n’a pas choisi. Manipulé par une seule idée,
le passionné instrumentalise la raison au lieu de se laisser
éclairer par elle et devenir libre.
La passion exige l’absolu, l’extrême, elle idéalise l’autre,
l’objet aimé, l’objet rêvé. Stendhal avait une belle métaphore
pour décrire ce processus. Il rapporte l’étrange phénomène qui
survient dans une mine de sel de Salzbourg. Si vous cueillez un
rameau tout ce qu’il y a de plus simple et vous le déposez
quelques temps dans la mine, la branche sera recouverte de mille
cristaux étincelants. Ainsi va la passion, elle projette une
valeur sur un objet, une personne qui devient dès lors
l’incarnation de tous nos fantasmes. D’où parfois notre étonnement
lorsqu’un ami nous présente l’élue de son cœur : « Vraiment, je ne
l’imaginais pas comme ça ». Descartes, le rationaliste, rapporte
dans une de ses lettres qu’il était passionné par les femmes qui
louchaient, précisément parce que, enfant, il avait aimé une fille
au regard « un peu louche ». L’auteur du Discours de la
méthode, nous livre peut-.être un outil en nous invitant à
exercer notre lucidité pour voir tout ce que nous projetons sur
l’autre. Ainsi, bien de nos attirances ne sont qu’une vaine
tentative pour retrouver un passé, pour revivre ce qui nous a été
enlevé et nous manque aujourd’hui.
Loin de condamner nos désirs, il s’agit de rester vigilant
lorsqu’un d’entre eux devient le centre de gravité de notre
existence, quand on est prêt à tout, même au pire, même à la
dépendance, pour l’assouvir. La détresse et l’insatisfaction du
passionné montrent bien la distinction qu’il y a entre le désir,
le plaisir et la passion. L’alcoolisme relève de la passion, car
la personne qui boit ne recherche plus seulement le plaisir et sa
dépendance détermine son rapport au monde et sa façon de vivre.
Une fois de plus, Spinoza m’éclaire en Ethique, IV, 14, il
écrit : « La connaissance vraie du bon et du mauvais ne
peut, en tant que vraie, réduire aucun affect, mais seulement en
tant qu’elle est considérée elle-même comme un affect ». Ici,
Spinoza nous délivre du danger rationaliste, ce n’est pas la
raison seule qui peut nous libérer de l’esclavage d’une passion
mais c’est un désir plus fort, plus vrai, plus fidèle à nous-mêmes
qui peut nous arracher à nos dépendances. Ce désir, c’est le désir
de joie, de liberté.
Il est peut-être une autre voie pour se libérer des passions :
considérer la frustration comme faisant partie intégrante de notre
vie. Souvent, nous nourrissons l’illusion qu’en réalisant nos
rêves, qu’en étant réunis avec l’objet de notre passion, nous
serons enfin heureux. Or, il n’est que regarder dans notre passé
pour voir que la réalisation d’un projet nous a laissés une
insatisfaction, un manque. C’est notamment l’enseignement du
bouddhisme que de montrer que tout est souffrance, y compris nos
joies. En effet, si nous ne nous détachons pas, tout peut devenir
occasion de servitude, de peur. Les moments les plus heureux de
notre existence apparaissent dès lors comme de l’eau que nous nous
efforcerions de retenir entre nos mains. La joie ne s’enferme pas,
on ne saurait la contenir. Le passionné peut cependant accéder à
la joie avec ses frustrations, ses déceptions. Il s’agit ici de se
délivrer de l’idée d’un bonheur parfait, sans ombre. Tout change,
les saisons se succèdent, la nature se transforme sans cesse et
pourtant nous exigeons pour notre conscience une stabilité
absolue. On peut être heureux avec nos quinze problèmes et nos
vingt-six tâches à effectuer.
Le détachement vient même réhabiliter d’une certaine façon la
passion, pour en faire bon usage. Celle-ci n’est pas forcément
mauvaise. Et la passion pour la joie, pour la liberté, la passion
pour la vie demeurent fécondes. Comme le remarque Hegel, dans les
Leçons sur la philosophie de l’Histoire, rien de grand dans
le monde ne s’est accompli sans passion. Mieux encore, Simone Weil
relève que derrière chaque passion il y a une puissance ascétique.
La personne toxicomane est en effet prête à tous les sacrifices
pour obtenir sa dose.
Les femmes et les hommes de pouvoir sont généralement des êtres de
passion. Celle-ci peut être triste ou joyeuse, participer de
l’esclavage ou, au contraire, de la légèreté, d’un confiant
abandon à la vie. Finalement, il importe peu d’être emporté. Ou
plutôt, il est bon d’être emporté par quelque chose qui nous
dépasse, quelque chose de grand, de beau, par la vie. Etre
passionné par son combat, s’oublier dans le don est une forme de
passion librement consentie, c’est l’esprit de service. Enfin, il
s’agit d’ouvrir nos passions pour qu’elles aient pour objet la
vie, l’autre, qu’elles nous invitent sans cesse à nous libérer de
notre étroitesse de vue, de nos intérêts mesquins.
Alexandre
Jollien
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