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Le Voyageur sans bagages

Sur le chemin de la vie, Boèce voulait être un voyageur sans bagages. Pourquoi ne pas le prendre pour guide et oser une réflexion sur ce qui entrave notre liberté, ce qui appesantit l’homme. Etre un voyageur sans bagages c’est avant tout se dépouiller des préjugés, des craintes, peut-être des attentes. Etre un voyageur sans bagages c’est se laisser enseigner par l’autre, quitter un par un nos rôles pour aller à la découverte de la simplicité. Trouver l’audace, s’ouvrir au risque de la rencontre. Les Grecs employaient le mot xénos pour désigner l’étranger. On connaît aujourd’hui la triste xénophobie, ce mépris de l’étranger, cette haine de soi qui se transforme en haine de l’autre. L’étymologie enseigne en l’occurrence. Le xénos c’est aussi l’hôte, celui qu’on accueille, celui avec lequel on a plaisir à exercer notre hospitalité. La xénophobie qui en dit long sur le cœur vide et plein d’ordures des hommes pour le dire dans les mots de Pascal vient peut-être mettre en évidence la destination de l’homme, le sens de son existence. Aristote veut que l’homme soit essentiellement un zoon politikon, un animal politique, un animal social. Pour être un animal politique, nul besoin de siéger à Berne, nul besoin de glaner en fin de soirée quelques promesses électorales dans quelques cafés. Non être un animal politique c’est comprendre que le bonheur se bâtit avec et grâce aux autres. Oserais-je le néologisme de xénophilie, cet amour de l’étranger, cette  passion pour ce qui est autre, ce qui ne ressemble pas à soi, ce qui nous enrichit. Ainsi notre voyageur sans bagages cultive et s’enrichit grâce à la xénophilie.

Le voyageur sans bagages qui veut tirer profit de chaque instant pour élargir sa vision du monde et donc le monde lui-même, celui qui se laisse enseigner par le xénos, sait que qui veut bien voyager voyage léger. Pour découvrir le monde, nul besoin d’emporter un attirail de préjugés. Au contraire bon nombre de nos opinions occasionnent le trouble. Le voyageur pourra emporter un livre, le Manuel d’Epictète. Cet ouvrage a précisément pour mission, d’alléger l’homme, de le dépouiller. Dans le Manuel, même constat : « Ce n’est pas la réalité qui nous trouble mais les opinions qu’on s’en fait. » Derrière le regret, derrière la révolte, la peur et la tristesse, si l’on creuse l’on trouve souvent un jugement, fardeau qui alourdit. Ainsi celui qui chemine et progresse est invité à pratiquer ce que les stoïciens appelaient la thérapie des jugements. Discipliner son jugement requiert un exercice de discernement. Il sied de se demander quel regard nous portons sur le monde. D’où nous vient la façon de le dire, de le vivre ? Se dépouiller pour garder l’essentiel. Faire de l’ordre pour consolider le jugement tout en évacuant ceux qui, nous éloignant de la vérité, nous plongent dans la souffrance. Ainsi ce retour à soi nous invite à considérer ce qui nous est essentiel, vital. Le voyageur est conduit à réexaminer les valeurs qui orientent sa vie. A briser ainsi les attachements qui le lient et l’enchaînent à des biens que le revers de la fortune peut lui arracher du jour au lendemain.

Le dépouillement qu’élabore le voyageur sans bagages le mène à découvrir les trésors essentiels qui lui restent, à goûter avec plus de légèreté ce qui donne du prix à sa vie et à savourer les plaisirs pris à soi. Il s’agit aussi de laisser tomber les étiquettes qui d’ordinaire nous définissent, s’identifier à un rôle aussi noble soit-il c’est s’encombrer, se réduire. Il me souvient de cette histoire indienne. Une femme meure et lorsqu’elle arrive auprès de Dieu celui-ci lui pose une question : « Qui es-tu ? » La dame de répondre : « Je suis la femme du maire. » Et Dieu répond : « Je ne veux pas savoir qui tu as épousé mais juste qui tu es ». La femme précise et dit s’appeler Janine, Dieu la reprend, il ne veut pas savoir son nom mais simplement qui elle est. Après avoir parlé de sa profession, de ses enfants, de ses loisirs, l’interlocutrice de Dieu constatera qu’elle peine à se définir. Cette histoire lumineuse veut peut-être nous enseigner qu’il est fort périlleux de se définir par rapport à ses actes, à ses possessions, à ses relations. Car toutes identifications de ce genre ont tôt fait de nous aliéner. Si l’on fait dépendre notre bonheur à un élément extérieur, ne se voue-t-on pas inéluctablement au malheur ? Celui qui est heureux exclusivement par son travail, que fait-il une fois retraité ?

Le voyageur sans bagages pressent qu’il ne doit pas attendre de l’extérieur son bonheur. Libre, il essaye de goûter chaque rencontre, chaque présence comme un cadeau. Le voyageur sans bagages s’est aussi dépouillé du regard de l’autre. Souvent, il doit se heurter au regard des autres qui le condamnent de ne pas leur ressembler. Sans devenir insensible, sans se replier sur lui, notre voyageur sait que l’opinion d’autrui, si importante soit-elle, ne doit pas déterminer sa vie. Il a aussi déposé, avec ses autres bagages, cette volonté de plaire à tout prix. Simplement authentique,  il va vers l’autre avec ce qu’il est en tentant de se dépouiller du paraître.

La vie de ce voyageur, si rude soit-elle, lui convient bien, il y trouve sa joie et la force d’habiter l’épreuve comme les instants creux. Cependant il sait que tout est éphémère. Ce qu’il apprécie cessera un jour. Son  existence connaîtra une fin. Voilà peut-être le fardeau le plus dur à déposer : se libérer de la crainte, tenter de laisser là la peur. Le pas est difficile à franchir. Il pressent que la peur peut tout gâcher, qu’elle peut étendre ses ravages. Mais toujours la vie crée des attachements. Le voyageur sans bagages ne peut peut-être pas s’empêcher de porter sur ses épaules quelque poids. Il est dans le monde et ne vit pas dans le ciel des idées. Mais loin de s’appesantir sur ce qui lui reste à faire, il préfère jubiler des progrès réalisés, des rencontres qu’il glane au quotidien.

Je suis un voyageur et nombreux sont les bagages qui m’entravent. Toutefois, Boèce m’invite à me lancer dans le voyage en considérant dans un premier temps tout  ce qui m’alourdit, tout ce qui m’enchaîne. Traquer un à un les fardeaux de mon existence, voilà peut-être le premier pas d’une conversion intérieure. Exercice simple et redoutable. Joyeux et déconcertant.

Bon voyage !

 

                                                                                  Alexandre Jollien



 

 
 
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