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Fatigue, quand tu nous tiens…

« Je suis fatigué », le printemps ramène avec son cortège de soleil, de fleurs, et de légèreté la vieille rengaine. Nous voilà donc, en ce beau mois d’avril, sur les rotules, complètement vannés, fourbus, harassés, éreintés, rompus, rendus, crevés, pompés, lessivés, exténués, raides … j’en perds haleine ! C’est la faute à la saison. Le printemps aurait-il bon dos ?

Prenons le temps d’écouter ce que peut nous dire la fatigue. Faisons une halte salvatrice, osons une trêve bienfaitrice, posons pied à terre sans perdre cependant l’équilibre. « Le monde est stressé ». L’affaire est entendue, ressassée. Le diagnostic posé. Il m’importe moins d’en isoler les causes que d’essayer de sortir de la spirale infernale.

On nous a souvent rabattu les oreilles en prônant haut et clair que le travail était vital. J’entends encore les hommes de mon village fustiger un prétendu flemmard car « il n’avait, dans sa vie, pas beaucoup cassé de manches ». J’avoue que, pour ma part, je n’en ai pas usé grand nombre. Faut-il déplorer cette tendance à mettre le travail au centre de la vie ? A réduire l’homme à ce qu’il fait, produit, ou réalise. Tentation est grande d’associer à l’idée de vie réussie l’image du cadre, du travailleur acharné, du bricoleur. Stakhanov ferait-il encore des émules ? Sénèque, en son temps, avait loué les mérites de la vie de loisir. Certes, il vivait dans un contexte social qui lui permettait l’oisiveté. Cependant, il me plait de rappeler en ces lignes sa douce invitation.

La quiétude, la tranquillité, le repos sont des activités recherchées par le philosophe antique. Oui, il s’agit bel et bien d’une activité. Se reposer, prendre le temps d’être à soi, de se faire, de se rejoindre. Socrate invitait déjà le fringant Alcibiade à s’occuper de lui-même. Le jeune homme ambitionnait de s’adonner à la politique et de gouverner ses concitoyens. Le va-nu-pieds d’Athènes l’exhortait donc à diminuer ses prétentions, ou plutôt, à les ramener vers l’essentiel. Nous est demandée ici une conversion de regard et de notre rapport à l’être. L’homme ne se réduit plus à ce qu’il fait, mais prenant soin de lui-même, il se construit. Voilà peut-être une façon de s’opposer avec intelligence à la logique de la rentabilité, du marché, de la réification. On me rétorquera que l’idée est bien belle, généreuse sans doute, mais qu’elle demeure l’apanage d’une élite. Je n’en suis pas sûr. Et même si cela s’avérait, la construction de soi ne serait pas interdite à l’ouvrier. Assurément, il est plus aisé de se consacrer à l’édification de soi lorsqu’on bénéficie de conditions matérielles confortables. Toutefois, je rappellerais ici l’exemple de Cléanthe qui pratiquait son métier de puisatier pour se permettre de suivre l’enseignement de son maître Zénon l’un des fondateurs du stoïcisme.

Les Grecs parlaient d’epimeleia heautou, pour désigner le soin de soi-même. Soin qu’il s’agit de renouveler jour après jour et qui prend diverses modalités. A ce propos, Rufus exhortait ses disciples ainsi : «Ceux qui veulent se sauver doivent vivre en se soignant sans cesse. » La tradition propose toute une série d’exercices spirituels qui œuvrent à l’accomplissement de l’individu. Il sied, pour tout homme, d’aménager, pendant la journée, un temps pour revenir à soi. L’examen de conscience que préconise le christianisme pourrait s’apparenter à cette retraite en soi. Il ne s’agit pas de tomber dans la haine de soi, de sombrer dans la culpabilité et le perfectionnisme, mais simplement d’explorer son âme pour y découvrir ses beautés, repérer ses failles avec une infinie bienveillance. L’exercice paraîtra simple. On cherche souvent dans la complexité des moyens de se sauver. Pourtant, je crois qu’une pratique quotidienne, qu’un exercice répété, approfondi, peuvent nous permettre de progresser, de nous ouvrir à soi et à l’autre.

Il faut du temps pour aller bien. Les stoïciens ont développé tout un topique des maux de l’esprit. Grâce à eux, je comprends qu’il faut aussi du temps pour que la tristesse, l’angoisse, s’installent durablement en nous. Lumineux enseignement. Celui qui s’adonne au soin de soi aime à déceler ce que les stoïciens appelaient la proclivitas, c'est-à-dire, la disposition à une faiblesse. Oui, j’ai un penchant à l’inquiétude. Oui, je m’attriste facilement. Certes, je m’épuise promptement et peine à persévérer dans une tâche qui réclame un engagement de longue haleine. Et bien, mettons tout en œuvre pour que ces dispositions, ces petits penchants ne s’attardent pas en nous pour devenir le fond de notre âme. Cette fatigue printanière, acceptons-la et, peut-être, qu’elle pourra devenir l’occasion d’un travail fécond de soi.

Pour Epictète, le point de départ de la philosophie correspondait à la prise de conscience de l’état où se trouve notre partie maîtresse, à savoir notre raison. Ainsi la faiblesse, fût-elle passagère, peut devenir l’occasion, sinon l’origine d’un véritable travail philosophique. Sénèque, dans son traité de la colère, mentionne l’exemple de Sextus qui pour clôturer ses journées, interrogeait son âme en lui demandant : « De quel défaut t’es-tu guérie ? Quel vice as-tu combattu ? En quoi es-tu devenue meilleure ? ». Une simple question ouvre de nouveaux horizons, invite à se débarrasser des mécanismes, à ne plus se laisser entraîner par la course effrénée de nos journées, à ne pas permettre au découragement et à la lassitude de s’installer. Ne fuyons pas nos fatigues, ne luttons pas contre elles. Semblable combat nous épuiserait, mais prenons le temps de prêter l’oreille à ce rappel qui nous convie à nous rejoindre, à savoir que bien souvent, nous transpirons pour du superflus. Bon repos.


                                                                                  Alexandre Jollien



 

 
 
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