| |

ERASME, OU
L’ART DELICAT D’ETRE FOU AVEC MODERATION
L’affaire
Clearstream, les kamikazes en Irak, les extrémismes me montrent
le piteux spectacle de la déraison humaine. Je me suis choisi pour
m’embarquer sur l’océan houleux de l’agitation, du tumulte, des
fracas quotidiens Desiderius Erasmus Roterodamus. Si l’auteur de
l’Eloge de
la Folie
loue l’insouciance et l’innocence, il condamne sans concession la
démence meurtrière qui ravage le monde. Il fustige la haine qui
occasionne la guerre, le meurtre, le viol, les tromperies et les
duperies. Il m’aide à comprendre que l’homme n’est jamais ou blanc
ou noir. En lui se côtoient le bon et le mauvais. C’est ce
qu’illustre bien la mythologie gréco-latine. Les dieux y sont
dépeints avec une versatilité qui ferait pâlir le plus capricieux
des hommes. La lecture des Psaumes exprime aussi la
richesse des sentiments humains. Ce qui me plait chez Erasme,
c’est sa volonté de construire avec l’homme tel qu’il est. Exit
l’idéalisme, l’angélisme, le moralisme.
Partir à la découverte de l’homme, c’est donc rencontrer un être
en chair et en os, traversé par des conflits intérieurs, des
contradictions, des paradoxes. On sait, par exemple, que
Schopenhauer, le chantre de l’abnégation, ne s’endormait jamais
sans une arme à feu près de lui. Il habitait au rez-de-chaussée
pour s’épargner de mourir dans un incendie. Lorsqu’il dînait en
ville, il emportait son propre verre pour éviter la contagion.
Enfin, celui qui critique nos intérêts mesquins, notre nombrilisme
avait pris grand soin d’écrire au recto d’un portrait de lui où
ses cheveux apparaissaient rouges, qu’il n’était pas roux. Où
est-il écrit qu’il nous faut être parfaitement cohérents ?
Avec Erasme, je comprends que le meilleur des hommes n’est pas
celui qui est exempt de défauts mais celui qui en a les moins
grands. Il sied de se départir d’une exigence de perfection. Nul
besoin d’être irréprochable pour être apprécié et aimé. Ce
constat, loin de désabuser l’homme, le grandit en lui redonnant
ses dimensions véritables. Je suis le terrain de luttes
intérieures, de complexes, de jalousies, de culpabilité. Et alors.
Pour diminuer ces ennemis de la joie, ne faut-il pas d’abord les
considérer avec bienveillance ?
A ce propos, Erasme donne la parole à Dame Folie. Elle qui répand
partout ses influences. Tout est folie. Les relations humaines
sont cimentées par une certaine légèreté qui aide à faire oublier
les faux pas pour ne retenir que l’essentiel. Dame Folie sait que
le combat entre la raison et les passions est inégal. La preuve ?
La raison est enfermée dans la tête tandis que les sentiments
déploient leur empire sur tout le corps. Elle remarque que ce qui
répand le genre humain n’est pas la tête, ni le nez, ni le pied,
pas même la main mais la partie la plus folle du corps, partie que
l’on ne saurait nommer sans rire.
Dame Folie prétend qu’elle n’arriverait pas à régner sans l’aide
de ses suivantes. Il y a d’abord l’amour-propre, Philautie.
En effet, elle nous invite à nous aimer avec nos défauts, nos
imperfections. Comment saurait-on apprécier l’autre si l’on sombre
dans la haine de soi ? Et le penseur distingue bien l’amour propre
de l’orgueil, de la suffisance, du mépris, fruit d’une démence
aveugle. Dame Folie peut aussi compter sur l’Ethé, l’oubli.
Serait-ce que, pour ne pas tomber dans le remord et la rancune,
l’esprit suffisamment souple peut se délester de ce qui appesanti
l’homme et le rend triste ? Oublier, c’est passer à autre chose,
s’ouvrir à l’avenir, cesser de s’enfermer dans des étiquettes,
dans des actes, etc.
Vient ensuite la Misoponie,
la paresse, le désoeuvrement. Les clients de Dame Folie doivent
s’y adonner pour privilégier l’être sur l’avoir, sur l’action. La
prodigue fait aussi des dons grâce à Hèdonè, la volupté qui aide
à découvrir les joies de l’existence. Là aussi guette un danger
quand la soif du plaisir nous installe dans la dépendance. Anoia,
la déraison nous apprend que tout n’est pas rationnel, elle aide
peut-être à se départir d’une volonté qui veut tout maîtriser,
tout comprendre. Avec Tryphè et Komos, Dame Folie
nous invite tour à tour à la mollesse et à la fête. Enfin, grâce à
Nègretos Hypnos, celui qui adhère à l’insouciance connaît
la joie de goûter un profond sommeil.
Savoir que chaque individu peut cacher un étourdi, un petit fada,
un cinglé, un barjo, un joyeux loufoque, un maboule à ses heures
ne suffit pas. Il s’agit de bien discriminer entre la plaisante
folie qui favorise la vie en écartant le voile sombre que posent
sur elle la crainte de la mort, les maladies, les accidents, le
deuil, les amitiés et les amours trahies, et la démence violente
qui plonge le fou dans l’inhumanité. Si Erasme passe l’éponge sur
celui qui déraille ou perd quelque fois la boussole, il ne nourrit
aucune indulgence envers les fous respectés, les fous à lier qui
nous trompent, ceux que l’on croit sains, ceux qui, parfois, nous
gouvernent. Car le délire œuvre partout.
Aussi, en reposant l’Eloge de
la Folie,
j’acquiers une plus grande confiance en
l’homme. Débarrassé des illusions, je peux m’appliquer à réaliser
le projet d’Erasme, vaincre le mal par un gai savoir. Je ne
souhaite plus développer une culpabilité hargneuse à chacun de mes
faux pas mais bien plutôt tenter de comprendre pourquoi il y a
tant de contradictions en moi. Je suis toujours frappé de notre
propension à juger l’autre. Un tel est triste, et on a tôt fait de
brandir l’étiquette de dépressif, un autre éprouve de l’angoisse
et n’osant plus sortir de la maison, il passe pour un lâche, un
misérable. Erasme, en me mettant en face de mes difficultés, mes
incohérences, propose que je m’en prenne à la racine du mal pour
que jamais celui-ci ne puisse s’installer en moi. Le fou est hors
de lui-même comme celui qui aime.
Alexandre
Jollien
|
|