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ARTICLE DU 13 OCTOBRE POUR LE NOUVELLISTE
DU BON USAGE DE L’ECHEC
Les résultats du 24 septembre qui semblent avoir marqué pour un temps
la victoire de la peur et des préjugés, m’ont tour à tour plongé
dans la colère, la honte et
la tristesse. Ils
m’invitent aujourd’hui à m’interroger sur notre sentiment
d’impuissance. La nouvelle du licenciement d’un proche, le
spectacle des fracas qui secouent le monde, nombreux sont les
rappels de notre fragilité et de la précarité de notre condition.
Comment traverser les défaites de la vie sans se laisser aigrir,
ni décourager ? L’échec relève d’un divorce entre le désir et la
réalité. Derrière cette définition à
la La Palice,
se trouve peut-être tout le chantier d’une existence, comment
accepter les déconvenues sans se résigner, poursuivre les combats
joyeux qui nous soutiennent sans dilapider nos forces dans la
révolte ?
D’abord, me semble-t-il, il s’agit de se libérer des grands mots, tels
que le bonheur, la liberté, l’ataraxie, la paix universelle, pour
diriger nos désirs vers le réel, le singulier, le terreau du
quotidien. J’ai trop longtemps poursuivi le bonheur au détriment
des joies journalières, trop longtemps, j’ai exigé l’absolu.
Ainsi, l’échec oblige à un salvateur retour sur soi qui ose
révéler nos désirs intimes. Il sied de revenir à soi pour, sans
peur, envisager les aspirations profondes, dissimulées, inavouées,
peut-être. Dans La République, Platon relate
l’histoire de ce paysan qui découvre dans son champ un anneau qui
le rend invisible. Me réappropriant quelque peu l’historiette du
philosophe grec, j’y trouve un exercice spirituel : qu’est-ce qui
changerait dans mon existence si je pouvais devenir, pour un
temps, invisible ? Quelle censure opère sur moi le regard de
l’autre ?
Plus profondément, il convient de voir que derrière les attentes
qui se succèdent, œuvre un désir fondamental, une expression de
la vie. Cette
force, comme le besoin sexuel d’ailleurs, est féconde dans son
principe, c’est un désir de joie, une source qui alimente les
combats quotidiens. C’est le fameux conatus de Spinoza, cet
effort pour persévérer dans son être. Le rapprochement avec la
sexualité me paraît très éloquent. En effet, partir à la recherche
de ses désirs appelle une attitude libre de jugement et de
culpabilité. Au contraire, des siècles ont entouré la sexualité de
honte, en dégradant cette expression de la vie qui, répétons-le,
n’est pas mauvaise en soi mais le devient quand elle se fait
instrument d’une imagination perverse, d’un esprit fourvoyé. C’est
ainsi que la force qui nous anime, cette volonté d’accroissement,
de vie et de joie, engendre maints désirs particuliers, autant
d’enfants qui nous sont confiés. Les regarder en face, c’est
assurément cesser de vivre le désir comme un tyran, un créancier
inopportun qui frappe à la porte jusqu’à ce que nous lui cédions.
Repérer les désirs, ce n’est certes pas leur obéir au doigt et à
l’œil, mais simplement tenter, dans la dignité, de les apaiser.
Ainsi, quand une attente surgit, peut-on s’interroger dans quelle
mesure sa réalisation peut accroître notre joie. Se réconcilier
avec le désir, c’est paradoxalement savoir se satisfaire à fond de
ce qui nous est donné et j’entends la voix de Spinoza affirmer :
« Personne donc n’éprouve la joie de la Béatitude parce qu’il a
réprimé ses sentiments, c’est au contraire le pouvoir de réprimer
les penchants qui naît de la Béatitude elle-même. » Souvent, nous
condamnons nos désirs et nous nous accusons de sombrer dans la
tristesse, nous nous blâmons de succomber à semblable caprice.
L’échec, l’impuissance qui caractérisent notre condition appellent une
posture bien plus complexe que le renoncement, la triste
résignation. Il faut sans doute, pour laisser sa chance à la
réalité, prendre conscience que notre soif d’absolu restera
nécessairement insatisfaite. Je me trompe lorsque je crois que
réaliser mon rêve m’apportera un bonheur sans limite. Il est bon
de se rendre compte que jamais la réalité ne sera à la hauteur de
nos espoirs. Ce constat, loin de nous accabler, peut nous alléger
en ôtant une exigence par trop pesante. Les manques, les blessures
vécus sollicitent une réparation et jamais la réalité ne pourra
les leur donner. Il s’agit d’accepter que les désirs qui braillent
en moi réclameront toujours quelque chose à se mettre sous
la dent. Jamais je ne
pourrai les rassasier. Le tableau est ainsi brossé.
Loin de moi l’idée d’inviter au renoncement. Je préfère, pour ma part,
tout mettre en œuvre pour réaliser, concrétiser ce qui peut être
fait. La frustration rend souvent triste, elle aigrit et rétrécit
l’âme. Et il serait fâcheux de faire taire le désir de bien qui
réside en nous. Devant l’impuissance, ce désir peut se porter sur
le possible. Je me sens totalement désarmé devant la bêtise
humaine ou le malheur des hommes. Si je ne peux pas grand-chose
pour les enfants du Darfour, je cherche toutefois à épanouir le
désir de bien qui est en moi : qu’est-ce que je peux faire pour
aider l’humanité ici et maintenant ? Qu’est-ce que je peux donner
à l’étranger que je croise dans la rue ? En somme, pour accepter
les limites de son pouvoir, il est nécessaire de l’exercer
pleinement, de considérer là où il peut se développer et croître.
L’échec peut dès lors être l’occasion de se rappeler la
distinction d’Epictète que je ressasse si volontiers entre ce qui
dépend de moi et ce qui ne dépend pas de moi.
Un père assis à côté de sa fille distribue des tracts pour le
« Deux fois Non » au durcissement de la loi sur l’asile et les
étrangers. Sur la place du Marché, j’ai tenté de vivre la
cohérence avec soi. Un désir me portait à tout mettre en œuvre
pour que mon combat ne reste pas un vain mot. Conscient que la
lutte était perdue d’avance, j’ai cependant connu la joie fragile
de celui qui a tout tenté et qui peut accueillir la décision du
réel sans regret.
Alexandre
Jollien
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