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LE LIEUTENANT COLUMBO NOUS INVITE A UN EXERCICE DE
SAGESSE
Il est des
moments de grâce que l’on ne saurait bouder. Chaque jour de la
semaine, la TSR m’en offre un sur le coup de 14 heures. Les
épisodes du lieutenant Columbo me procurent en effet un plaisir
chaque jour renouvelé. Mon admiration pour l’homme à l’imperméable
a de multiples causes. Elle n’a assurément pas décru, loin de là,
quand le lieutenant a embrassé, ce lundi, la belle Faye Dunaway.
L’officier de la brigade criminelle de Los Angeles me livre mille
enseignements. Ainsi, la dissection des crimes perpétrés à Beverly
Hills et ses environs n’offre pas seulement le pitoyable spectacle
de l’intelligence humaine mise au service de l’ambition, de la
jalousie, de la vengeance, de l’avarice et de la philocratie,
cette soif du pouvoir. J’y vois aussi évoluer avec légèreté un
ange sur ce fumier humain. Si, d’aucun conseille la lecture de
Conan Doyle pour s’initier à l’empirisme philosophique et sa
rigueur, Peter Falk emporte tous mes suffrages.
J’y lis un rapport au monde nuancé à l’endroit des apparences. Le
protagoniste d’abord, fidèle à la tactique du gendarme de Bourvil,
demeure perspicace sous un petit air bonnasse. On est loin de la
prétention, loin des titres. Une personnalité riche et complexe
déborde ici la fonction. Le lieutenant me fait irrésistiblement
penser à Socrate, cette figure tutélaire de la pensée occidentale.
Socrate, mû par une confiance indéfectible en l’homme, allait et
venait sur l’Agora pour interroger les passants et tenter de
traquer les mensonges faits à soi-même, les prétentions qui nous
gonflent, les opinions qui camouflent et trahissent la réalité.
Socrate pratiquait sa célèbre ironie, feignant l’ignorance, il
questionnait son adversaire pour révéler ses erreurs les plus
grossières. Je l’imagine, laisser son interlocuteur sur place,
puis retourner sur ses pas et s’écrier : « Ah, j’allais oublier
… ». La mère de Socrate était sage-femme. Elle délivrait les
femmes en leur donnant les ressources et l’aide nécessaires à la
mise au monde d’un enfant. Socrate s’inscrivait dans la droite
lignée de sa mère. Sa tactique servait de thérapie aux
prétentieux.
Le lieutenant Columbo use de cette même ironie, il dissimule son
intelligence, voire sa ruse. Son adversaire est libre de croire ou
ne pas croire ce qu’il voit. Lui-même demeure attentif aux
apparences, mais sait s’en méfier. Pour un regard perspicace, le
réel livre mille enseignements, témoigne du passé, ne peut tout à
fait taire ce qui a été. Le regard aussi peut se porter sur
lui-même et pratiquer l’autodérision. Il s’agit de renoncer à
l’esprit de sérieux qui nous enferme dans un rôle mais choisir
délibérément comment jouer avec notre personnalité. L’autodérision
ne serait-elle pas une pratique de l’humilité ? Prendre conscience
de l’opinion que les autres ont de nous pour s’en distancer,
surtout ne pas s’y laisser enfermer. Car trop souvent, l’autre me
dicte la conduite que je dois avoir, je m’identifie dès lors à ce
que l’autre veut de moi. Cultiver le recul à l’endroit de son
image procède d’une pratique de soi qui congédie la complaisance,
le paraître.
Entre autres vertus, Frank Columbo, nourrit une confiance dans
l’œuvre du temps. Difficile d’être patient lorsque le temps paraît
vain, et qu’il semble nous arracher plus que nous donner.
Déterminé, le lieutenant Columbo sait que le temps permet
l’éclosion de la vérité. On ne saurait persister dans le mal.
C’est le criminel qui doit lutter contre la vérité. La vérité est
patiente, elle attend que l’erreur manifeste son incohérence, ses
limites, son mensonge. Le lieutenant connaît son talent, c’est
probablement cela qui lui permet de persévérer. Dans
Criminologie appliquée, il nous livre un de ses secrets :
« Parler le moins possible. » Cet éloge du silence le rapproche de
l’aphasie des philosophes sceptiques. Le scepticisme trouve
son origine dans la vie de Pyrrhon d’Elis. Celui-ci avait constaté
que c’est en jugeant le moins possible que l’on atteint la
tranquillité de l’âme. En effet, si je décrète que ceci est un mal
pour moi, dès que je le rencontrerai, je serai malheureux. Dans un
malheur, le sceptique ne sait pas si l’épreuve est totalement
mauvaise. Lumineux exercice spirituel : « Ne pas juger une
situation totalement mauvaise ». Ainsi, Pyrrhon ne statuait jamais
sur le bien et le mal. La doxographie raconte qu’un jour qu’il se
promenait, il vit son maître, Anaxarque risquer de se noyer dans
une mare. Il ne leva pas le petit doigt. Son maître lui avait en
effet appris qu’on ne peut décider si un événement est bon ou
mauvais. Pyrrhon ne pouvait donc agir car il ne savait pas s’il
était bon que son maître survive. Anaxarque s’en tira et félicita
son disciple pour son impassibilité. Au-delà de la plaisanterie,
c’est le dogmatisme qui est critiqué. Notre lieutenant, lui, ne
juge pas. Ce n’est pas son travail. Il doit chercher la vérité, ou
plutôt, la révéler. Jamais, donc, on le surprend à émettre un
jugement de valeur sur les personnes qu’il côtoie. Au contraire,
un principe de bienveillance l’invite même, à de rares exceptions,
à passer l’éponge sur un crime causé par le désespoir. Ce même
principe de bienveillance est un acquis du christianisme, la
fameuse présomption d’innocence. Tant qu’on n’a pas prouvé la
culpabilité du criminel, celui-ci est considéré comme innocent. Le
lieutenant semble nourrir une infinie tendresse pour ses
« clients », serait-ce parce qu’il connaît la fragilité de
l’homme, ses faiblesses, ses limites ? Il cultive enfin une
impassibilité à toute épreuve et se rit de ceux qui se moquent de
lui.
Une autre leçon que nous délivre le lieutenant Columbo pourrait
bien égayer nos vies conjugales. A chaque épisode, le lieutenant
brosse le tableau de sa « feemmmmme ». Elle n’a pas la main verte,
elle suit des cours à l’université populaire, accuse une certaine
propension au surpoids. Et souffre, parfois, de petites déprimes,
mais c’est surtout un grand cœur, une femme qui laisse la liberté
à son mari et jouit de la sienne.
Il me plait de trouver une exigence morale dans un divertissement
qui pourrait paraître futile. Puis-je enfin caresser l’espoir
qu’un de mes lecteurs tienne par devers lui l’intégrale des
épisodes du lieutenant Columbo ! Il sait comment me combler.
Alexandre
Jollien
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