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Baume pour occlusion
de l’âme
« Je suis à la
recherche d’un abri pour moi-même, et la maison qui me l’offrira,
je devrai la bâtir moi-même, pierre par pierre. » Ainsi parlait
Etty Hillesum.
Il est des livres qui transforment une existence. Une vie
bouleversée d’Etty Hillesum,
rapporte, sous forme de journal, l’expérience d’une jeune femme
juive de vingt-sept ans. Chaque jour, Etty nous livre ses
réflexions, ses doutes, ses progrès. Le lecteur accompagne,
abasourdi, ce voyage intérieur, qui se terminera le 30 novembre
1943 à Auschwitz.
Etty Hillesum a reçu une formation de droit. Au début de son
récit, elle se lance dans une étrange aventure qu’elle accomplira
accompagné d’un chiropsychologue nommé S. dans le livre. Inutile
de dire ma perplexité devant cette nouvelle psychothérapie, où le
psychologue invite son patient à lutter littéralement avec lui.
Les luttes de S. et d’Etty finissent souvent sur le sofa. Et bien
que S. fût l’élève de Carl-Gustave Jung, il a une façon toute
personnelle de tirer profit du divan. Voilà ce qui peut rebuter le
lecteur. Voilà, en tout cas, l’obstacle qui m’a fait par trois
fois abdiquer devant semblable lecture.
Voici quelques semaines, je recevais dans ma boîte aux lettres, le
journal d’Etty Hillesum, lu par la Bibliothèque sonore romande, et
décidai une nouvelle fois de retenter l’aventure. Même constat,
les soixante premières pages étaient poussives. Mais le plaisir
qui leur succéda et la profondeur du propos valaient bien quelque
effort. Après lecture, on revisite ces pages avec un éclairage
nouveau. Etty Hillesum nous livre une spiritualité du quotidien et
nous invite à partir de là où nous sommes, dans le terreau de
notre vie. Le sien est bien boueux. Elle souffre d’une sensualité
qui la pousse à consommer les hommes pour assouvir sa volonté de
puissance. Bientôt, elle transformera cette sensualité, ces
émotions débridées en une fine sensibilité. J’aime cette
spiritualité ouverte sur le monde, qui, loin de nier nos
faiblesses, vient les habiter.
Parmi les outils qui sculptent la vie d’Etty Hillesum, je retiens
le temps. Faire bon usage du temps. Ne pas se braquer contre un
problème. Mais le laisser se résoudre en nous. Nulle fatalité dans
cet état d’esprit. Simplement une audace, une confiance. Si je
donne trop de place à un problème, par une bien curieuse alchimie,
ma vie devient ce problème. Loin de banaliser le tourment, ni de
l’exagérer, Etty Hillesum ose une attitude plus nuancée. D’abord
est requis sur le chemin spirituel un renoncement. Le renoncement
à trouver les réponses à l’extérieur de soi, s’abstenir de
demander aux autres la réponse à nos questions. Non que l’autre ne
puisse m’apporter quelque chose. Simplement, par paresse, par
défiance de soi-même, souvent l’homme cherche ses réponses dans
les livres, dans les autres.
Etty Hillesum convie ultimement à plonger dans notre intériorité
pour y trouver soi, pour y trouver Dieu. Paradoxe ! Pour
Etty, plus on va chercher Dieu à l’intérieur de soi, plus on le
dépouille de nos projections personnelles. Etty Hillesum nous
rappelle que tout chemin spirituel ne saurait être engagé sans
simplicité. Une simplicité qui ne nie pas la complexité de
l’existence mais qui entend l’assumer avec légèreté. Elle
s’écriera : «O, Seigneur, donne-moi en ce petit matin un peu moins
de pensées, mais un peu plus d’eau froide et de gymnastique. On ne
saurait enfermer la vie dans quelques formules. Or c’est cela qui
t’occupe sans arrêt et fait galoper tes pensées. Tu essaies de
réduire la vie à quelques formules, mais c’est impossible, elle
est nuancée à l’infini, ne peut être ni enfermée ni simplifiée.
Mais c’est toi qui pourrais être plus simple … ».
Dans ce journal, on chercherait vainement une explication au
monde, un ensemble de recettes à décliner au quotidien. La
spiritualité d’Etty Hillesum est d’abord une interrogation, une
tentative d’éclaircir son discours intérieur. On est à cent lieues
de certains manuels de développement personnel qui semblent
apporter une réponse à tout. Etty Hillesum nous laisse avec nos
questions mais fournit peut-être les instruments qui permettent de
se réapproprier soi-même et d’établir le critère qui nous
permettra de laisser se résoudre nos nœuds intérieurs. La réponse
ne vient pas de l’extérieur, elle jaillit de soi, d’un soi
débarrassé de tant d’entraves, de tant de peurs, de tant
d’esclavages. Le regard que pose Etty sur elle-même cultive une
lucidité, une lumière qui met à jour nos faiblesses sans les
juger.
Au fil
des pages, tandis que certains nœuds se desserrent peu à peu, une
gravité s’empare du lecteur. Alors que notre Etty gagne en
liberté, l’écho du monde et de ses guerres se fait entendre. Mais
le mal absolu du nazisme ne peut souiller la liberté intérieure d’Etty.
Les nazis la tueront certes, mais jamais ils ne détruisent cette
force glanée au jour le jour. On pourrait juger la vie injuste,
trouver un bouc émissaire. Etty s’en abstient :
« Je sais que dans un camp de
travail je mourrai en trois jours, je me coucherai pour mourir, et
pourtant je ne trouverai pas la vie injuste. »
Etty refuse tout forme de mépris contre
l’autre, la vie. A une époque où elle voit les Allemands commettre
l’horreur, elle s’indigne devant ceux qui crient contre la
bassesse des Allemands et sécrètent une « haine
collective ». Gage suprême de la liberté, ne pas donner raison à
nos bourreaux en sombrant dans leur travers. Etty Hillesum
s’éloigne donc de cette ignorance crasse et cultive une joie, au
cœur de l’innommable. Là encore, il ne s’agit pas de fatalisme,
mais d’une réponse digne à ceux qui veulent transformer l’homme en
bête. Cette spiritualité me plaît. Son humilité d’abord. Un jour,
Etty dit avoir assumé le problème de la mort et pouvoir quitter la
vie librement, et une page plus loin, l’auteur nous dit qu’elle
est au fond du gouffre. C’est toute la vie. Rien n’est acquis de
manière définitive. Parfois, on croit s’en être sorti, avoir
franchi une étape, et le petit détail vient rappeler notre
fragilité, la jeunesse de notre guérison. Mais même lorsqu’on
rechute, pour celui qui progresse, la direction est donnée. Le
progrès réalisé hier nous montre qu’il est possible d’y arriver et
ce, quand bien même, j’échouerais mille fois.
Etty Hillesum a été pour moi une
révélation. Je ne pourrais ni ne saurais dire toute la richesse d’Une
vie bouleversée. Elle achève son journal en disant qu’elle
voudrait être comme un baume versé sur tant de plaies. Ce livre me
fournit plus qu’un baume, une manière de penser mes
plaies. Et Etty m’aide à trouver dans les tréfonds de moi-même ce
baume et ce, dans la joie.
Alexandre
Jollien
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